Marin aux Philippines

Entretien avec Roland DORIOL

Pierre-Qui-Vire Juillet 94


Je suis un breton du sud de la Bretagne, du golfe du Morbihan, jésuite depuis 1962, et fils de marin pêcheur. J'ai commencé à naviguer comme électricien dans différentes boîtes; durant la plus grande période c'était à Chargeurs; Phare, ensuite Chargeurs, ensuite Delmas sous pavillon français.

Sous le pavillon français, dans les années 1982-1983, ils commençaient déjà à mettre des équipages mixtes sur les navires battant pavillon libérien. À l'époque, on était quatre ou cinq Français. Après une expérience d'un an environ, ils ont dit: “on ne veut plus de Français, on veut uniquement des Indiens, Philippins, Sri-lankais ou Bangladeshis”; donc, je me suis porté volontaire pour rester.

A l'époque, j'avais la quarantaine et j'ai dit: “Où aller aujourd'hui pour naviguer, c'est peut-être la chance qui est offerte là, un concours de circonstances pour continuer à vivre plusieurs années de navigation; non plus sous le pavillon français mais dans un autre contexte.”

C'est comme ça que j'ai fait volontairement la démarche de rester sous pavillon étranger avec des étrangers, pour ne plus me retrouver que seul français à bord avec des étrangers, à bord de ces navires là, les navires Delmas, gérés par une grosse société de management à Hong-Kong, la “Walem Ship Management”, qui gère plus de 120 bateaux; c'est la première des grosses boîtes.

C'est donc sur la mer que j'ai connu les Philippins; quand je débarquais à Hong-Kong, après le contrat de 9 mois, j'allais aux Philippines, parce qu'ils m'invitaient à aller chez eux dans leur famille aux Philippines. J'y suis allé plusieurs fois passer trois semaines, et je revenais toujours en France, et puis, après un certain temps, je me suis dit: “mais pourquoi ne pas rester finalement passer mes congés aux Philippines, rendre service à la mer là-bas, qui était vraiment "très faible des pattes de derrière"?”.

J'ai pu envisager une année sabbatique à Manille; j'ai arrêté la navigation pendant un an pour être aumônier des marins à Manille.

J'ai connu une religieuse qui a beaucoup travaillé dans l'Apostolat de la Mer, qui a écrit des choses sur le “Character Formation Program”, quelque chose pour les écoles maritimes. Et puis, après ça…, mais c'est une autre histoire…

Donc, c'est comme ça que j'ai connu Manille (j'y ai passé un an), et que j'ai pu envisager par la suite, ayant continué à naviguer et ayant connu d'autres coins, de dire: “voilà, mes retours ne se feront plus en France, mes retours se feront aux Philippines, car je serai basé aux Philippines.”

Pour ça, il faut faire une demande officielle, il faut être accepté par un évêque. Etant jésuite, il n'y avait pas de gros problèmes pour être transféré à la province jésuite des Philippines. Donc, maintenant, je n'appartiens plus à la Province française jésuite, j'appartiens à la Province jésuite philippine. Voilà, ça c'est passé comme ça. Ayant connu des marins philippins à bord, les ayant connus chez eux aux Philippines, petit à petit je me suis déplacé un peu vers eux. Pour arriver à Cebu.

 

C'est une île. Je ne sais pas si vous voyez les Philippines. Il y a la grosse île dans le nord, Luçon; il y a toute une série d'îles dans le centre, ce sont les Visayas, la grosse île Mindanao dans le sud. L'île de Cebu par elle-même fait 2 millions d'habitants à peu près. Cebu est dans le centre. C'est une grosse ville d'à peu près 800 000 habitants.

Alors, qu'ai-je découvert là-bas à Cebu? Un cardinal qui m'acceptait, qui disait: “Je suis béni par le ciel d'avoir un frère comme vous, etc…, expérience de la vie de marin, etc…”

Et qu'est-ce que j'ai découvert là-bas: une grosse réalité de marins, de familles qui habitent les Visayas; Cebu, bien sûr, mais d'autres îles que Cebu, et puis surtout une grosse réalité d'école maritime. Je suis allé à l'Université de Cebu: 25 000 étudiants, dont 10 000 étudiants marins, qui vont passer 3 ans dans cette école-là. Ils viennent de Cebu, mais surtout d'autres îles. L'université de Cebu (10 000 étudiants marins), l'Université des Visayas à Cebu (4 000 étudiants marins), plus deux autres petites écoles de 2 000 et 1 000 étudiants marins.

    FDe quel niveau sont ces Universités?

    ØC'est un niveau universitaire qui comprend plusieurs sections; il y a des filles qui étudient le nursing pour devenir infirmière ou aide soignante, et qui, par l'intermédiaire de ce diplôme de nursing, ont la possibilité un jour d'aller aux États-Unis et d'exercer cette profession, ou bien, avec ce diplôme de nursing, elles atterriront comme femme de ménage ou aide cuisinière à Hong-Kong; ce sont les deux grosses parties de cette Université: nursing et étudiants marins. Les autres sont “computer science”, comme dans les autres universités.

    FEn quelle langue communiquez-vous avec eux?

    ØOn communique en anglais, en se rendant bien compte que l'anglais parlé actuellement par des jeunes Philippins est extrêmement pauvre, et s'appauvrit de plus en plus. Un détail, par exemple, dans cette université qui forme des étudiants marins, des futurs marins, les professeurs, qui sont des anciens capitaines de marine marchande ou officiers, lieutenants, n'enseignent pas en anglais, ni même en tagalok qui est la langue officielle, mais ils enseignent en cebuano.

Aux Philippines, il y a peut-être 17 dialectes; ils enseignent en cebuano; bon, c'est un mixing cebuano-anglais, mais beaucoup plus en cebuano qu'en anglais. Alors, avec eux, moi je suis dans cette grosse école là pour la nautical et pour la marine engineering. Donc, il y à 5 000 étudiants pour la nautical, et 5 000 étudiants pour la marine engineering, et je suis le seul qui soit obligé de parler anglais avec eux; mais j'ai quand même étudié leur langue, j'ai quand même étudié le tagalok, le cebuano; pas suffisamment pour le parler comme ça, mais suffisamment pour le comprendre, et je comprends très bien ce qu'ils me disent en cebuano; je peux aussi dire la messe en cebuano; c'est pas un problème, mais je m'efforce de parler anglais avec eux, parce que leur anglais est vraiment très, très pauvre.

Parce que d'où viennent-ils ces jeunes? Quelques uns ont un antécédent: oncle marin, père marin, mais la plupart viennent des campagnes, de barrios, de petits villages.

Alors, c'est une Université. Mais pas comme ici, en France; c'est le système américain; la “high school” va jusqu'à, à peu prés, 16 ans, et après, c'est le “college”, qui va de 17 ans à 20-21 ans.

Après leurs études, ils ont un brevet et ils cherchent à embarquer. De grosses sélections sont faites par des norvégiens et suédois car les norvégiens et suédois fournissent à cette école tout un matériel radar, un matériel de support, et, en même temps, font une sélection des meilleurs élèves pour leurs navires. Les suédois, les japonais viennent pour voir.

 

Les élèves qui viennent dans cette école en première année ont des têtes de gamins; ils ont 17-18 ans; pourquoi sont-ils venus là?

Pour eux, être marin ça représente une ouverture, un futur. Alors, il faut trouver quelqu'un qui va leur payer les études. C'est pas la famille qui peut leur payer les études. C'est une tante qui est à Koweit, c'est une cousine qui est à Hong-Kong comme domestique, c'est ça et souvent même la famille ne peut pas payer.

Alors, certains commencent leurs études, ils font 6 mois, ils arrêtent: “J'ai plus d'argent pour continuer”, puis ils reviennent… Ils ont un rythme d'études assez dilettante.

 

Bon, qu'est ce que j'ai essayé de faire là-bas?

Quand je suis allé là-bas, il était convenu avec les jésuites, mais aussi avec le cardinal, c'était bien écrit noir sur blanc, que j'étais venu en tant que navigant. Tout le monde savait que j'étais navigant, que j'étais marin et que j'entendais bien continuer ma vie de navigant d'une façon ou d'une autre. C'était bien clair. On avait dit plus ou moins: “Ce sera six mois à terre, six mois en mer” Et, après mes trois premiers mois là-bas, je leur ai dit: “Je repars en mer”, après avoir constitué une espèce de petite équipe.

Alors, les débuts. Quand je suis arrivé là-bas, je ne connaissais personne, il fallait s'introduire…J'allais à la pêche, la pêche aux étudiants, aux jeunes. Ils n'avaient pas de coin où se poser, où trouver une salle de télévision avec un peu d'air, ils se disputaient; de leur vie, ils n'avaient jamais entendu parler d'Apostolat de la Mer.

Aux Philippines, les marins philippins ne connaissent pas les Stella Maris, ils ne connaissent pas le rôle des Stella Maris un peu partout dans le monde. Les marins philippins qui naviguaient sous le pavillon philippin entre les îles n'ont jamais entendu parler d'Aumônerie de la Mer; jamais, jamais.

Alors, j'allais à la pêche aux étudiants, pour former un cours, pour organiser quelques activités; au début parce, que j'avais rien, j'amenais quelques journaux avec moi, des revues, des magazines, en leur expliquant qui j'étais. Et puis, j'ai donné une première retraite qui a duré un week-end, du samedi après midi au dimanche après midi.

Donc, c'est comme ça que j'ai réussi, à partir de 20-25 étudiants, à trouver 5-6 gars qui ont formé le premier noyau. Alors, je suis reparti naviguer, et j'ai gardé le contact avec eux en mer. Je leur ai dit: “voilà, je repars en mer, mais on s'écrira…” et on s'est écrit. Et quand je suis revenu, eh bien on n'était pas tout à fait étrangers les uns aux autres. Au fond, j'ai appliqué avec eux ce qui est le fond même du rythme de la vie, de la vie de marin, qui est de partir, d'être absent et de revenir.

Un rythme inéluctable. Et donc en ne shuntant pas l'étape où on est absent. Partir, ils rêvent tous de partir. D'une façon ou d'une autre ils partiront un jour, ils quitteront leur pays un jour.

Le fait d'être absent. On est absent et on oublie? Ou on est absent et il se passe quelque chose pendant l'absence? Moi, ça me paraît très important comme étape de la vie de marin. Et, troisième étape, on revient. Je vous dirai quelque chose après sur ces trois choses, car, dans le rythme même de la vie de marin philippin, il y a des étapes qui sont shuntées, et qui provoquent, je crois, des drames au niveau familial.

    FExcusez-moi. Est-ce quil y a une tradition de marins? N'est ce pas seulement pour ramener des dollars?

    ØIl y a une tradition. Attention, il y a les marins philippins que vous voyez, vous, dans les foyers de marins, et qui sont à l'étranger; il y a en un beaucoup plus grand nombre qui navigue sous pavillon “inter island”, dans les îles, et c'est une grosse, grosse réalité, et ces gens ne gagnent pas des dollars. Ils ne gagnent que des pesos. Dans la mentalité des gens là-bas, celui qui ne ramène pas des dollars à la maison c'est moins que rien.

C'est ce à quoi je m'efforce de faire attention, de porter attention aux marins philippins, qui sont autant marins que les autres, et qui naviguent sous pavillon philippin dans leur propre pays. Et, l'un des gros problèmes dans la naissance d'un Apostolat de la Mer là-bas, c'est de leur dire: “Il y a des marins tout près de chez vous. Ils sont là, dans le port. Vos marins ne sont pas d'abord à l'étranger, ils sont aussi et surtout chez vous.”

 

Alors, mon idée, c'était de vivre avec eux, et, finalement, c'était d'essayer de leur faire comprendre que ce rythme là de la vie de marin, le départ, l'absence et le retour, c'est à partir de là qu'on peut bâtir une spiritualité ou une théologie, qu'on peut voir un certain sens de la vie, qu'il y a des questions qui se posent.

Mon idée, c'était aussi, en étant là-bas, d'avoir un pied à terre. Concrètement, où est ce que je vivais? A l'époque, je vivais dans une communauté jésuite qui était dans une grosse paroisse à Cebu, une paroisse philippino-chinoise.

Il y a une grosse population d'origine chinoise qui a émigré et qui est venue à Cebu, qui n'avait rien du tout, mais les Chinois sont malins, ils sont dans le business, ils savent économiser. Maintenant, ces Chinois représentent l'infrastructure du business à Cebu. Toutes les grosses compagnies maritimes philippines sont aux mains de Chinois, cabotage et passagers.

Cebu est au centre des Philippines, c'est un gros carrefour de navires passagers: Manille-Cebu; Cebu-Davao, Cebu-Cagayau de Oro. C'est le passage obligé, on ne peut pas shunter Cebu dans le trafic passager.

Ces trois éléments de la vie du marin: départ, absence, retour; ensuite, vivre cela avec des jeunes étudiants qui rêvaient de devenir marins; ensuite, trouver un point de chute; qu'est-ce que j'ai pu trouver comme point de chute?

Moi, j'avais un vieux rêve; j'avais navigué sur des porte-conteneurs; je m'étais dit qu'on devait pouvoir faire quelque chose avec de vieux conteneurs. À Hong-Kong, je connaissais quelqu'un qui travaillait dans Mercks, qui était en relation à Cebu avec Mercks; je lui dis: “trouve-moi deux conteneurs; je veux deux conteneurs: un 40 et un 20”.

Alors, les conteneurs sont arrivés; j'ai fait ma lettre au cardinal pour lui expliquer ce que je voulais faire avec ces deux conteneurs; j'avais repéré le lieu où je voulais les poser, un grand parking à Cebu International Port, là où se trouvent les bureaux du port autonome, sur un grand parking; j'ai demandé un coin de ce parking pour poser deux conteneurs; au début, ça a suscité quelques remarques, mais j'ai eu l'autorisation, j'ai eu ce coin de parking gratuit; j'ai transformé ces conteneurs, et puis ils ont été inaugurés officiellement, bénits par le cardinal lui-même.

J'ai invité la population maritime, ceux qui sont employés par les compagnies maritimes; ils sont venus; j'ai invité des écoles maritimes; ils sont venus; des étudiants qui sont venus; il y a un copain qui est à la mission de la mer à Davao que j'ai invité et qui est venu. Je pensais qu'on allait se retrouver 100-120 personnes; 250 personnes étaient là pour l'inauguration

Et les gens se sont aperçus qu'on pouvait faire quelque chose avec deux conteneurs seulement. Un pied-à-terre très simple, mais efficace, proche des navires, à 200 mètres des navires. Tous ceux qui viennent et qui débarquent des navires passagers ont à passer le long de ces conteneurs; tous ceux qui viennent en escale au quai international ont à passer là. Les navires inter-îles sont un peu plus loin, mais nous sommes placés à un endroit stratégique.

Et maintenant, depuis un an, un gros centre commercial s'est monté à cinq minutes de marche, juste derrière, sur une zone gagnée sur la mer. Et, avec un téléphone, une table ronde familiale où on peut manger à 10-15 personnes, une petite pièce agréable; on a une télévision, un poste de radio, où l'on peut écouter de la musique, le téléphone pour lequel on s'est battu avant de l'avoir. Avec tout ça, je dirais un peu que le rêve s'est réalisé, à savoir un carrefour humain, familial, où des étudiants marins vivent à quatre dans ces conteneurs. Ils ont la responsabilité de ces conteneurs, et ils accueillent des gens qui viennent; notamment à cause du téléphone, parce que nous sommes les seuls dans le coin à avoir un téléphone acceptant les longues distances aux Philippines et à l'étranger.

Trouver un téléphone aux Philippines est un gros problème.

Ils sont en train de le développer; les cabines publiques commencent à apparaître, mais elles n'utilisent pas encore de cartes téléphoniques; aux Philippines, on passe par l'opérateur, bien que maintenant on commence à avoir le direct. Mais le téléphone est encore un gros problème; et en province c'est bien pire!

Avec ces lieux là et ces deux conteneurs, il fallait donner la responsabilité aux jeunes et organiser la visite de marins à bord. Car j'avais dit aux étudiants: “regardez ce qui est écrit sur les conteneurs - "Stella Maris Seamen's Center", et non pas "Stella Maris Student Center"; faites attention à ça, car ça pourrait se transformer en dortoir.” Les étudiants sont bien ici. Ils sont bien mieux que dans leurs “boarding house”. Il faut voir où logent les étudiants à Cebu. C'est un petit business pour des particuliers qui logent des étudiants. Ils sont à quatre ou six dans une piaule qui est grande comme la chambre qu'on a ici, et ils payent 300 à 400 pesos par mois. Et les commodités, toilettes etc, il ne faut pas trop compter dessus. Alors que, dans les conteneurs, ils sont biens, ils ont la télévision, ils ont tout ce qu'il faut, et la tentation c'est de transformer ça en “Student Center”, en dortoir, mais on essaye de l'éviter.

Je leur ai dit: “Ce centre là c'est un lieu d'où il faut partir pour visiter les bateaux”. Alors, on va organiser ça, en tenant compte de leur rythme d'étude; lorsqu'ils ont un après-midi libre, ils s'inscrivent, et ils vont visiter deux ou trois marins à bord. Pour eux, ça a été une découverte, quelque chose de complètement nouveau, et j'ai fait introduire cette visite des marins à bord dans le programme de formation humaine de l'école.

S'ils veulent devenir marins, il faut qu'ils aient la chance de rencontrer des marins, de discuter avec eux, de savoir concrètement ce qu'est un bateau. Qu'ils aient un projet ou pas, la plupart des étudiants qui choisissent “marine engineering” ne connaissent rien des conditions concrètes de vie et de travail dans une machine. Il y a un engouement pour cette profession de marin, mais ils arrivent totalement innocents. Les amener à se déplacer pour aller en rencontrer d'autres, c'est à dire à surmonter leur propre timidité, c'est la première étape.

Rencontrer des marins étrangers, et faire attention aux marins de leur propre pays, parce que la tentation serait de sélectionner toujours les marins étrangers, et d'aller surtout sur les bateaux étrangers, et d'oublier les marins de leur propre pays: deuxième étape. Troisième étape: les amener à parler anglais, ce qui n'est pas évident. Y aller en groupe (deux ou trois), avec ou sans moi. Lorsque je suis là, l'attention des marins se focalise surtout sur moi (“the father”) et, eux, ils restent à l'arrière. Donc, je les laisse aller sans moi; (ça aussi, c'est un exercice de formation humaine) et expliquer aux marins ce que c'est, pour eux, être solidaires. Parce que, quand ils arrivent sur le bateau, personne ne les attend, alors il faut qu'ils expliquent ce que c'est ce qu'ils viennent faire. C'est un autre exercice d'expression, mais ça, jamais ils n'ont eu la possibilité de le faire. Et donc je me trouve dans ce circuit-là, à la jonction formation humaine, formation religieuse, chrétienne, formation à la responsabilité et à la motivation pour ce métier. Voilà c'est comme ça que je me suis situé à l'école.

A l'école j'ai réussi à avoir un petit bureau pas grand où on met des magazines à la disposition des étudiants. C'est un lieu où les étudiants, lorsqu'ils ont une heure de battement entre deux heures de cours viennent. Ils ouvrent un bouquin, ils lisent le magazine “The Sea”, ils lisent des journaux que je mets là, des magazines d'information générale sur la mission de lÉglise, la vie de famille. Ils peuvent lire l'Evangile aussi, la Bible, ils peuvent lire “Parola”. Je leur mets toute une sélection de bouquins. Voilà, ils sont là, ils discutent, on vient, on parle, on organise des activités ouvertes, des retraites. Ces retraites ont donné lieu à un engouement de la part des jeunes.

Il faut s'imaginer des jeunes, qui se disent catholiques et romains, et qui n'ont jamais vécu une expérience d'amitié et de proximité avec un prêtre. Amitié et proximité: ce sont deux points très importants. Lorsqu'ils vont à l'église, ils voient un prêtre très loin, qui dit la messe; parfois, ils ne peuvent même pas rentrer dans l'église, car elle est bondée. Et c'est tout. Mais être là, toucher concrètement, ça ne leur est jamais arrivé. J'ai défini mon boulot dans cette école auprès de la direction, qui m'a accueilli volontiers, comme ça: je tiens à perdre du temps avec les jeunes; être là assis à perdre un moment avec eux dans la cour. Il suffit qu'il y en ait deux ou trois qui parlent, et un attroupement se forme. C'est, je crois, un peu comme ça que se passe une formation avec eux.

 

    FY-a-t-il un sentiment religieux chez eux où obéissent-ils à une certaine autorité?

    ØIls obéissent à une certaine autorité, aux choses qu'on va leur proposer. Mais, ce qui fait partie de la culture philippine, c'est qu'ils ne prendront que rarement des initiatives.

Mon but, c'est, bien sûr, de trouver et de former quelques leaders, des leaders de communautés de base, de communautés de bord…

On en trouve, mais ce n'est pas si fréquent que ça. Ils suivront; par exemple, quelqu'un dira: “aujourd'hui il y aura une messe”, ils viendront, mais ils suivront. Il faut les voir à bord, ils ne prendront pas l'initiative et la responsabilité d'un travail, même les officiers. Ça, c'est assez dans le tempérament philippin; ils obéiront, seront soumis; ils sont capables d'être soumis au pire dictateur, ils en ont connu, c'est sûr; mais prendre le leadership d'un groupe, que ce soit pour le travail ou pour la prière, c'est rare. J'en ai vu, mais très rares sont les navires où on peut dire: “là existe réellement une communauté de bord.”

Tant qu'il n'y a pas de leader, tant qu'il n'y a pas quelqu'un qui prend la responsabilité, rien, rien ne se passera.

Voilà, j'ai trouvé et formé quelques leaders.

Les retraites ont pris une grosse part de mon activité; on partait en week-end dans un lieu loin de Cebu, au frais, temps relax; je pense que ça restera un moment fort; je suis obligé de limiter le nombre, 20 à 25, parce que sinon c'est trop, de prendre les gens qui sont réellement motivés. Et, maintenant, parmi les jeunes étudiants qui ont suivi plusieurs retraites, ce sont ceux-là qui donnent quelques orientations aux autres. Ce n'est plus seulement moi qui mène les retraites tout seul, mais ces jeunes également.

Je dirais, au début je suis allé à la pêche tout seul, j'en ai trouvé quelques-uns qui eux, après ça, sont allés à la pêche pour en pêcher d'autres.

Qu'est ce que je fais là-bas, je fais de la JOC, je fais de la Jeunesse Maritime sans le dire.

Et puis, les initiés, il faut leur dire qu'ils font partie intégrante de l'Apostolat de la Mer, même en tant qu'étudiants, même en n'étant pas marin, s'ils prennent leurs responsabilités en allant voir les marins à bord, très bien, ils font partie de l'Apostolat de la Mer, et ils sont officiellement responsables de ce Seamen Center. Je crois qu'on est le seul endroit au monde où des étudiants marins font l'Apostolat de la Mer et prennent leurs responsabilités; cela fait partie des rêves qu'on a le droit d'avoir.

 

Cela se fait depuis trois ans et demi. Alors, j'ai quitté donc Cebu deux fois six mois pour repartir naviguer; je vais le faire à nouveau, j'espère en octobre.

La première fois que je suis parti naviguer, on venait juste d'inaugurer nos conteneurs au mois de janvier, et je suis reparti naviguer au mois de février; aussitôt après avoir béni l'enfant  les conteneurs  , il faut s'en séparer; là aussi, c'est une bonne expérience, pour moi et pour eux; je leur ai dit plusieurs fois: “l'absence de l'aumônier n'est pas un problème, ne devrait pas être un problème; c'est un défi, pour vous et pour moi.”

Ça aussi, j'ai réussi à le faire comprendre au cardinal; le message est passé: “pourquoi maintenant vous partez en mer?  j'ai été marin pendant tant et tant d'années, je crois que ma vie est là aussi; si je ne pars pas en mer, les jeunes ne prendront pas la responsabilité, alors je crois qu'il faut courir le risque”. Et puis je lui ai dit: “je pars en mer parce que, concrètement, j'ai besoin de sous; vous ne m'avez pas versé un centavo pendant trois ans; avec quoi je vais vivre ou survivre, je ne vais pas faire la manche; je peux dire des messes, le curé qui dit des messes, il a un petit bakchich, mais ce n'est pas avec ça que je vais arriver à vivre et à tenir un petit foyer; qui va payer les petites retraites que je donne aux étudiants? je ne vais pas leur demander de me donner 120 pesos, ils en sont bien incapables.”

C'est avec tout le petit capital que j'avais en banque, mon petit salaire d'électricien, que j'ai monté ces deux conteneurs; avec des dons que j'ai reçus, aussi dune riche paroisse philippino-chinoise de Cebu tenue par les jésuites qui, dans cette paroisse sont de 5 nationalités. Deux ont 84 ans: un canadien et un français, rescapés de la Province de Chine, qui sont revenus en 1949, qui ont été en prison là-bas. Un autre est un hongrois; il a la maladie de Parkinson; seul, il a créé une espèce de petite O.N.G là-bas. Il reçoit de l'argent de médecins allemands, et il a toute une aide pharmaceutique à un pauvre barrio à Cebu, où je vais dire la messe, et des gens qui ne peuvent pas se payer de la médecine viennent là. On ne leur donne pas d'argent, mais on leur donne des médicaments. Et ça marche vraiment bien. Il y a un Indien aussi, qui est un type raide comme la justice, et un Chinois de l'île Maurice qui est le responsable de paroisse et qui aurait bien voulu me considérer comme assistant à la paroisse. Mais je lui ai bien fait remarquer que je n'étais pas assistant de la paroisse, mais que j'étais ailleurs.

    FMaintenant que l'affaire est lancée, est-ce que ton cardinal n'a pas délégué un peu de son clergé pour t'aider?

    ØPas encore, mais je ne pense pas que ça pourrait venir du cardinal, mais plutôt des jésuites.

    FLe cardinal y pense-t-il?

    ØOui, c'est un homme très abordable, toujours ouvert, ce n'est pas un politique comme le cardinal qui est à Manille, qui est le cardinal Sink. Lui, c'est le contraire, c'est l'approche pastorale.

Et alors, maintenant bonne nouvelle que j'ai eue trois ou quatre jours avant de partir de Cebu  j'ai rencontré le secrétaire du cardinal, qui m'a dit: “Il faut que je vous voie, parce que j'ai quelque chose pour vous”. Et le premier chèque, le premier soutien régulier financier de la part du diocèse après trois ans et demi, m'est arrivé juste avant que je quitte Cebu pour venir ici. Et ça, c'est un peu une reconnaissance officielle. Parce qu'il faut bien réaliser que, pour faire ce métier là, il faut être un peu cow-boy(ce que j'aime beaucoup), parce que, travailler avec des étudiants, ça ne rapporte rien. Être en paroisse, ça rapporte quelque chose. Le clergé là-bas est formé pour être dans les paroisses. Il forme des prêtres de paroisses, et il en faut, car les prêtres de paroisses restent le seul repère solide: une communauté rassemblée, etc… Aux Philippines, des repères un peu solides, il n'y en a pas trente-six: l'Eglise est encore le seul repère un peu solide qui ne soit pas trop soupçonné de corruption ou autre, parce que le gouvernement, la police… il ne faut pas trop gratter.

    FDe quoi vit l'Eglise des Philippines? Y a-t-il un denier d'Etat, ou bien est ce un denier du culte comme en France?

    ØCe n'est pas un denier du culte, mais les gens donnent énormément d'argent à l'Eglise. Il faut voir les quêtes, les messes; tout se paye: les bénédictions des mobylettes, des voitures, des maisons. Tout se paye. Un seul sacrement n'est pas payant (et peu le pratiquent): c'est le sacrement de confession.

    FEst-ce que le catholicisme est religion d'Etat, c'est-à-dire est ce que le clergé est rémunéré par l'état?

    ØNon; par ailleurs, il n'y a pas, comme en France, de répartition, de SMIC des prêtres.

    FQuel est le pourcentage de la population qui est catholique?

    Ø85%; c'est énorme; les 15% restant sont constitués de sectes, lÉglise indépendante des Philippines, de grosses sectes “iclisiale i christo”; ils utilisent le mot “iclisial”, le mot “christo”; il y a quelques églises baptistes, luthériennes, mais les sectes pullulent.

Les charismatiques sont nombreux; tous les séminaires “Life & Spirit Seminar”, ce sont des séminaires de renouveau; ça correspondrait aux “missions” d'autrefois en France, un temps de renouveau; il y a un séminaire qui vient dans une paroisse, ça dure le week-end, ce sont uniquement des laïcs qui parlent, il n'y a pas de prêtres qui parlent; ce sont des gens qui donnent leur expérience, qui lisent la Bible; ils sont catholiques; et ça donne en général lieu à un mouvement de renouveau; on fait un grand feu de bois ou on tire des feux d'artifices  c'est dans la mentalité philippine, ils aiment beaucoup les feux d'artifices , ça éclaire; ça éblouit, mais on retombe dans le noir aussitôt après; on aime un peu griller les choses.

Alors, il faut se méfier; on lance quelque chose, une activité, elle va démarrer très vite mais elle va s'arrêter aussi rapidement; alors, soutenir un effort, c'est toute une éducation.

    FLes Philippins ont-ils été marqués par l'évangélisation espagnole?

    ØSi, c'est peut-être la seule chose qu'ont laissée les Espagnols, parce que la langue, l'espagnol, on ne le parle plus.

    FLes nombres d'étudiants dans les métiers de la mer que tu as indiqués paraissent énormes.

    ØDans l'Université où je suis, il y a 5000 étudiants pour le pont et 5000 à la machine. Il y a une partie qui naviguera à l'étranger, peut-être 20%, les autres seront de toute façon obligés de faire leur apprentissage de un ou deux ans sur les navires inter-îles.

Les navires à passagers absorbent énormément d'élèves. D'abord parce qu'ils ne sont pas payés, parce qu'ils peuvent faire un boulot c'est toujours intéressant à embaucher des gens comme ça et, après cela, ils iront à Manille, ils traîneront dans des agences, ils se feront recruter d'une façon ou d'une autre. Il y a peu d'agences à Cebu, c'est pour cela que la majorité de ceux que vous rencontrerez dans les Seamen Centers vous diront qu'ils sont de Manille. Ça veut dire qu'ils ont l'adresse d'une tante, d'une cousine à Manille, mais, en fait, ils ne sont pas de Manille. La grosse partie vient des Visayas ou de Mindanao.

    FCombien d'entre eux naviguent sous pavillon philippin?

    ØIl y en a environ 200 000 qui naviguent sous pavillon philippin dans leur propre pays.

Depuis le temps que je navigue, j'ai vu des bateaux pourris, mais alors les navires inter-îles, c'est le summum; ils vivent comme des rats, que ce soit sur les gros cargos ou sur les petits bateaux; sur les petits bateaux ça pourrait s'expliquer, mais sur les gros cargos…

Alors, on leur rapporte quelque chose à lire, des magazines, on passe du temps avec eux, mais les premières fois où je me suis pointé à bord avec un étudiant ou deux, sur des petits caboteurs, ils ont eu peur parce qu'ils se sont dit, ça c'est un mormon. Je n'étais pas habillé comme un mormon, je n'avais pas de cravate ni d'attaché-case; ils ont eu peur; l'un d'entre-eux est allé chercher un petit livre de prières et a dit: “je suis catholique”; moi aussi, je suis catholique, j'ai répondu; ah bon! Qu'est-ce que c'est que ça? Il faut alors partir à la base.

    FComment sont les familles et comment vivent les femmes de marins?

    ØC'est un gros sujet. A Cebu, je ne connais que quelques familles; j'ai mis beaucoup l'accent sur les étudiants, mais j'ai commencé avec des étudiants il y a trois ans et demi, et maintenant ces étudiants là sont marins. Donc, c'est comme ça que, peu à peu, se forme une communauté maritime. Ils se disent appartenir à l'apostolat de la mer.

J'en viens aux familles. L'aumônier qui est à Davao depuis plus longtemps a organisé des femmes de marins en petits groupes, et il m'avait invité une fois lors de la première rencontre pour donner une conférence sur la vie de marin, et je me suis rendu compte de plusieurs choses.

Je leur parlais de la vie de marin: le départ, le retour, l'absence etc… Il y avait deux cents femmes de marins, et seulement quelques marins. Elles m'ont écouté bouche bée: c'était la première fois qu'elles entendaient quelqu'un leur parler de la réalité de la vie de marin. C'est-à-dire que leur mari ne leur avait jamais parlé de la réalité de la vie à bord. Ça veut dire que le retour se fait mal. Le marin philippin, à son retour, restera au maximum quinze jours dans sa famille, après neuf ou douze mois d'absence. Après ces quinze jours, il aura des papiers à faire à Manille, alors il ira à Manille; il ira visiter d'autres membres de la famille dans l'île… pour apporter 20$, 50$, etc… Il va y passer deux mois, et puis il sera temps de retourner à Manille pour chercher un embarquement, dans l'attente d'un embarquement, et puis c'est tout.

Ça dit beaucoup de choses sur le retour du marin. Combien de fois ai-je entendu des marins, mariés depuis deux ou trois ans dire: “Ma femme ne m'aime plus, mais elle aime mon argent”. Le marin qui revient, c'est le Père Noël. Il ramène des dollars. En plus, le marin philippin revient toujours en ramenant ce quils appellent des “pasenpong”: il doit acheter en Corée une dizaine de paires de chaussures Adidas, à Hong-Kong la chaîne stéréo, le poste de télévision. Ils reviennent avec des cartons invraisemblables. C'est le Père Noël qui revient.

    FEt les enfants?

    ØJe suis rentré dans la réalité de la vie familiale par l'intermédiaire des élèves. Je les connais, ils m'invitent dans leur famille, ou bien je les connais par les problèmes dont ils viennent me parler en confession ou ailleurs. Ils n'ont jamais connu leur père.

    FC'est le fait des marins qui naviguent sous pavillon étranger?

    ØOui.

    FEt les marins qui naviguent entre les îles?

    ØC'est différent. Il n'y a pas de contrat, ils revoient la famille.

J'en parlais avec Guy Pasquier qui va faire un embarquement sous pavillon ivoirien à Sitram. Je crois que les marins africains ont su prendre avec les Français le bon coté. Par exemple, le temps d'embarquement pour des marins ivoiriens est limité à quatre ou six mois maximum. Jamais on ne verra un marin africain faire dix ou douze mois. Et je crois que la famille maritime africaine est certainement moins disloquée que la famille maritime asiatique, ou du moins des Philippines.

    FQuel est le salaire des marins?

    ØLes marins philippins qui naviguent à l'étranger ont un salaire très variable qui dépend des compagnies. Certaines compagnies payent relativement bien: dans la compagnie où je navigue, un matelot pourra gagner 500$ ou 600$, ce qui est un très bon salaire. Par comparaison, un professeur d'Université aux Philippines gagnera 6000 ou 7000 pesos, qui correspondent à peu prés à 1800 francs. Les marins qui naviguent sous le pavillon “inter island” gagnent une misère: le matelot gagne 100$ ou 120$, le commandant gagnera 300$ peut-être.

    FOn a souvent décrié la qualification du marin philippin, qu'en est-il?

    ØEn naviguant avec eux sur un navire de Delmas avec un commandant et des officiers indiens et un équipage philippin, ce qui m'est apparu, c'est que ce sont des gens très pratiques, qui apprendront avec les mains et avec les yeux; mais qui n'apprendront pas en lisant une notice technique; ils ne liront pas une notice technique, et, sur bien des navires modernes, il faut lire une notice technique; il y aura très peu de personnel à bord qui pourra dire: “viens, je vais t'apprendre comment on fait ça ou ça”; maintenant, sur les navires sophistiqués, il n'y aura plus personne pour faire ça.

Sur les bateaux assez vieux, ils apprendront assez vite; un grand patron d'une boîte maritime à Manille, qui voulait que j'aille dans une école maritime, me disait également cela. C'est une critique que font également les Japonais: les Philippins ne lisent pas.

Il faut se rendre compte d'une chose: je vois, au niveau des étudiants qui deviennent marins, des jeunes qui font le passage école-navire, parce qu'ils me décrivent cela, parce qu'on est en confiance, je suis un peu le père pour eux; ils m'écrivent ça, quelque chose qu'ils n'auraient jamais écrit à d'autres avant; il a fallu tout cet apprivoisement entre eux et moi; c'est la première fois que ces gars là se retrouvent, du moins sur les bateaux étrangers, en cabine individuelle, qu'ils ont une douche avec une pomme de douche; parce qu'aux Philippines on prend l'eau avec les mains et on se lave comme on peut.

Je suis allé une fois, avec cinq étudiants, à Cagayan de Oro donner une retraite dans une école maritime; on était logés chez les jésuites; on avait chacun notre chambre, comme ici; l'un d'eux a dit: “je ne peux pas rester tout seul dans ma chambre, j'ai peur”.

Chez eux, on dort par terre; on est quatre, cinq, six, en rang d'oignons.

Quand ils se retrouvent sur un bateau, qu'est-ce -que ça veut dire: apprendre à vivre seul dans une cabine, surmonter seul ses problèmes; c'est un élément qu'ils n'ont pas pris en compte dans leurs rêves de devenir marin. Ce sont des choses comme ça que moi je leur dis, que je peux leur apprendre.

Depuis 6 mois, il y a la Philipine Overseas Employment Administration; c'est une administration du gouvernement qui contrôle toutes les sorties, tout l'emploi de tous ceux qui vont travailler à l'étranger; il faut désormais passer par cette agence, qui contrôle que les contrats de travail sont corrects par exemple. A Cebu, tous les candidats à un départ à l'étranger doivent passer par cette agence POEA, où ils ont un séminaire d'une demi-journée, et le responsable de cette agence leur donne 1h1/2 d'enseignement sur le recrutement illégal, sur des procédures administratives, juridiques et ils m'ont demandé maintenant d'assurer la seconde part de ce séminaire, le lundi matin, sur tout ce qui est ouverture aux questions un peu humaines, aux problèmes humains qu'ils pourront rencontrer quand ils seront à l'étranger. C'est une occasion unique de parler des Seamen Centers, du droit des marins, de leur montrer des documents, de leur parler du Center Rights… Là, j'ai une audience assez unique, il est vrai, de toucher des gens qui vont partir à l'étranger. Et tout ça gratis, j'ai tout juste droit à un café.

    FY a-t-il du personnel féminin embarqué sur des bateaux où il n'y a pas des passagers?

    ØNon; sur les navires passagers, ça vient maintenant.

    FJ'ai eu l'occasion, durant les cinq dernières années, de passer deux ans sur des bateaux de croisière, qui n'étaient jamais sous pavillon philippin, mais qui battaient pavillon de Sierra Leone, je crois. 70% des marins étaient philippins, l'encadrement était grec et tout le personnel hôtelier était constitué de filles philippines. Quand vous avez parlé des cours de nursing, cela m'a intéressé, car j'ai remarqué à bord, justement, une différence très nette parmi les filles qui faisaient le même boulot, certaines, qui sûrement étaient sorties d'une école hôtelière, et une autre moitié qui ne savait pratiquement rien faire, c'était des filles qu'on avait manifestement sorties de leur campagne. Avez vous des contacts avec le personnel féminin? Ces filles là, au Sierra Leone, passent de neuf à dix mois consécutifs à bord des bateaux.

    ØIl y a une école à Bapolotge; c'est la première fois que je voyais du personnel féminin.

Les navires passagers sont des ferry-boats, qui sont de gros navires qui peuvent prendre 3500 passagers. Cebu-Manille, ça dure 18 heures. Maintenant, ils sont en train de renouveler un peu leur flotte de navires passagers; ils prennent en général chez les Japonais des navires qui ont douze, quatorze ans, et ils les transforment un peu pour les adapter au mode de transport philippin. Depuis trois ou quatre ans, il y a une compétition entre les compagnies maritimes à Cebu pour avoir le navire où le luxe sera le plus apparent.

Les prix des trajets sont relativement pas chers; par exemple, le trajet Cebu-Manille coûte 400 pesos, c'est à dire 8 francs pour 18 heures de route, nourri et logé.

    FPeut-on considérer toujours en Europe occidentale que le marin philippin est un marin dont on profite?

    ØIl est facile d'en profiter, c'est sûr. Le marin philippin est prêt à aller à l'étranger à n'importe quelle condition, il faut bien se mettre ça dans la tête.

C'est pour ça qu'il y a de gros problèmes pour ceux qui vont travailler sur des bateaux de pêche taïwanais; c'est là qu'il y a le plus gros problème de la marine.

Jean Vacher, lors de la dernière rencontre à Cebu du comité ICFF, qui est le comité de support pour les pêcheurs, a fait quatre, cinq panneaux expliquant comment se fait le recrutement de ces marins philippins qui vont sur les bateaux de pêche taïwanais, c'était très bien fait. On ne leur dit pas qu'ils vont sur un bateau de pêche, on leur dit qu'ils vont rejoindre un navire à Singapour qui ne ressemble pas du tout à un navire de pêche, qui ressemble à un gros cargo. Une fois qu'ils sont à bord, on leur dit: voilà ce bateau là, va en direction de l'Océan Indien où vous serez transférés sur des bateaux de pêche. C'est là que commencent les problèmes.

C'est sûr que ce sont des marins dont on abusera; il faut voir les relations à bord quand il y a officiers indiens et marins philippins, il y a les officiers et puis le reste.

Il y a actuellement une campagne qui va se lancer le 17 juillet à l'initiative de l'Apostolat de la Mer de Manille, soutenu par l'Eglise; le Cardinal signe, c'est vraiment une initiative d'Eglise pour lancer une année complète de campagne contre le recrutement illégal. Ça veut dire qu'ils ont formé à Manille, à Cebu, à Davao, des groupes de trente, trente-cinq personnes venant de paroisses ou qui travaillent dans des centres sociaux, pas dans les grosses villes, mais dans les endroits retirés, là ou les recruteurs illégaux peuvent faire leur beurre, parce que maintenant ces recruteurs se rendent compte que ce n'est plus possible dans les grandes villes et vont dans les coins retirés pour allécher les clients. C'est donc une campagne à l'initiative de l'Eglise; j'ai donc envoyé deux étudiants qui sont avec moi auprès des jeunes en école, dans les paroisses, informer la population sur le recrutement illégal, comment ça se passe, les prévenir.

Le pire étant le recrutement des femmes de maison en Arabie Saoudite.

C'est une prise de position de lÉglise vis à vis du gouvernement, parce que le gouvernement dit quil faut partir à l'étranger, la main d'œuvre étant leur seule richesse.

Alors, quand on entend dire qu'en l'an 2000 les Philippines seront un des nouveaux dragons de l'Asie, on peut en douter.

Une autre chose que nous avons faite à Cebu, au début où je suis arrivé là-bas, j'étais avec ces étudiants, on s'est dit qu'il fallait se faire connaître pour dire qui on était, rassembler un peu des lettres de marins, qui ils sont, ce qu'ils font. J'ai lancé alors une News Letter avec, en premier, un questionnaire; de ce questionnaire me sont venus un tas de réponses; je suis parti naviguer ailleurs, j'ai collecté un tas de réponses; j'ai ensuite fait une seconde News Letter, puis une troisième, et maintenant on en est au numéro 7. Cette News Letter, on la tire à 3000; c'est un peu un carrefour, il y a des choses un peu diverses. Il y a des étudiants, qui maintenant sont des marins, et qui écrivent; je trouve que ça, c'est nouveau, et ils aiment que leurs lettres soient publiées. Je ne sais pas s'ils écrivent à leur femme, je ne sais pas trop ce qu'ils disent à leur femme, mais je pense que leur femme ne connaît rien de leur vie à bord.

Je crois que c'est le défaut de la cuirasse de bien des marins; ici aussi, il y a quelques années, quand on interviewait des femmes de marins en France, elles disaient la même chose.

Quand leur mari est absent dix, douze mois, elles peuvent imaginer tout ce qu'elles veulent. Quand je rencontre, par exemple des femmes de marins de Cebu, et que je leur dis: “vous savez depuis qu'on a le téléphone à Cebu, vous savez quelle a été ma note de téléphone le mois dernier?” (c'est pas moi qui paye tout bien sûr, mais j'en paye un petit bout), elles n'en reviennent pas: 12000 pesos. Donc, ça veut dire qu'il y a des gens qui sont passés et qui ont téléphoné, et ça, c'est une réalité qu'elles découvrent, quand je leur explique pourquoi et qu'est-ce qui se passe quand un marin vient téléphoner.

On dit, quand on va rencontrer des marins sur des bateaux: “voilà, au Seamen Center, il y a un téléphone”, donc, ça veut dire que le marin, quand il est à terre il a un but, il veut ou il peut aller téléphoner, il ne va pas errer. Il va venir découvrir les lieux, il va s'asseoir, parler avec les gens qui sont là, il va peut-être attendre qu'on ait l'opérateur au bout du fil, il va passer au moins une demi-heure dans ce lieu, il aura téléphoné, il repartira à bord, quelque chose aura un peu changé dans le fait d'aller à terre.

    FOnt-ils le téléphone chez eux?

    ØNon, ils téléphonent à des voisins, ils envoient un petit coup de téléphone juste d'une minute, le voisin a le temps alors d'appeler la femme qui vient.

    FQuel est ta situation vis à vis de la navigation?

    ØJe suis toujours employé par Delmas Vieljeux, mais je ne navigue pas à Delmas Vieljeux; mon cordon ombilical avec Delmas Vieljeux, du moins juridique est maintenu.

Pendant au moins sept ans, j'ai fait la ligne Afrique de l'Ouest - Asie sur des navires Delmas, avec équipages indiens, philippins, pakistanais, bangladeshis, thaïlandais etc.… C'est une route que j'ai beaucoup aimée; il y a trois semaines de mer; il y a les ports d'Asie, qui valent le coup quand même, même si on ne reste pas longtemps dans les ports, mais c'est quand même l'occasion de rencontrer l'aumônier de Hong-Kong, l'aumônier qui est à Pusan en Corée, ceux de Yokohama, Kobe, à Kaosiung, à Taïwan; c'est ça qui m'a plu dans ce type de navigation; en Afrique, c'était à Pointe Noire, etc… C'est l'occasion aussi de faire le lien de la mission de la mer, le messager. Ce qui me plaisait beaucoup, c'était aussi de prendre à Hong-Kong, au Seamen Center, un tas de revues pour les marins, et de partir à bord avec, et d'être sur la côte d'Afrique quand on rencontrait d'autres navires dans les ports, comme un Seamen's Club ambulant; ça, je trouve que c'est unique comme situation; on est à quai, il y a des navires devant et derrière, je suis électricien, alors je suis bloqué je ne peux pas sortir à terre parce qu'il y a toujours les grues qui travaillent, mais je peux toujours aller sur le bateau qui est derrière ou devant, rencontrer des bateaux Delmas, des bateaux avec des Philippins, des Polonais…

Je dis, faire aussi ça en tant que prêtre navigant, être aumônier navigant ambulant; cela m'a plu; je ne sais pas si ça va continuer, je ne pense pas mais voilà un peu mon style de navigation: le Seamen's Club ambulant; les gens n'ont pas le temps d'aller à terre; dans beaucoup de ports, en Afrique, il n'y a pas de Seamen's Club; ou alors, ils pourraient imaginer deux conteneurs; ça faisait partie un peu des rêves que j'avais ici, et d'être à bord dans un contexte culturel, indien venant de tous les coins de l'Inde, ça va de l'Indien qui est blanc comme vous et moi à l'Indien qui est noir, de Bengali ou du Sud de Goa, de les voir à bord avec des responsabilités, capitaine, chef mécanicien, et moi être seul français électricien, me trouver avec très peu de chrétiens, même des Philippins qui se disent chrétiens et qui, le dimanche soir ont toujours une bonne raison. Le dimanche soir, je propose une Eucharistie mais pas toujours dans ma cabine, parce que, là aussi, il y un danger: le prêtre est à bord, donc tout se passe dans sa cabine. Ma cabine est ma cabine; je peux inviter des gens dans ma cabine, mais d'autres le peuvent aussi. Mon idée, c'était aussi que des chrétiens à bord puissent ouvrir leur cabine à d'autres chrétiens, et qu'on puisse célébrer l'Eucharistie dans leur cabine. Ça m'a aidé à parler pas mal du sens de l'Eglise, et à rencontrer d'autres navires, en Corée ou en Afrique, qui apprennent là qui je suis, ce qui permet d'avoir une Eucharistie ou un temps de méditation. Ça m'a permis d'avoir une bonne communication, mais en tant qu'électricien à bord je suis esclave du navire et de la technique.

    FMais deviez vous réparer tout ce qui ne marchait pas?

    ØOui, c'est un très gros navire, qui possède sept grues qui travaillent jour et nuit.

    FMais l'équipage non-chrétien savait que tu es prêtre? Quelles questions te posaient-ils?

    ØOui. La première réaction était de dire: “Tu es toujours à Delmas, pourquoi ne vas tu pas naviguer sous pavillon français?” La question portait sur le choix que j'avais fait de rester là.

Ils savent que je suis aux Philippines. La plupart du temps, il n'y a pas de questions trop personnelles, sauf parfois à l'occasion de barbecues qu'on organisait où il y a des questions plus libres, mais d'habitude on se regarde vivre au jour le jour, et on ne pose pas ces questions. Il y a un temps pour ça, certainement, mais je crois qu'on ne peut pas embêter l'autre avec des questions trop personnelles.

    FVous disiez qu'on ne se rend pas compte de ce qui se passe à bord, mais y a-t-il des contacts en dehors du travail? Y a-t-il des lieux communs? Les gens sont-ils dans leur cabine tout seuls?

    ØIl y a des lieux communs si on en crée. Si, par exemple, quatre ou cinq gars sont fanas de ping-pong, on se retrouvera tous les soirs durant une heure pour jouer au ping-pong. Il y a aussi des temps de pause.