Hubert Lagente - Sept 05 - voyage vers Kerguelen

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Hubert LAGENTE : Kerguelen 2005

Kerguelen, ce 4 Sept 05

Je retrouve le Marion Dufresne après une semaine d'exception passée à Kerguelen

Nous remontons actuellement sur St Paul et un vent de force 8 fait allègrement tanguer le Marion.

Par où commencer?

Quelques flashs ponctuels….

Mardi 30 : Sur le Marion entre Crozet et Ker

Activité intense d'échanges de photos. Les clés USB et autres disques externes chauffent.

10h : Alex nous fait une superbe présentation sur le CNES et la station de poursuite satellite de Kerguelen dont il va avoir la responsabilité.

- Séance de tamponnage philatélique à la passerelle

Vers 15h, les premiers contours de Kerguelen apparaissent.

Iles nuageuses (bien nommée…), île du rendez-vous (les premiers navigateurs la prenaient comme lieu de rendez-vous au cas où ils se perdaient).

Et puis… premières visions de l'ache de Kerguelen.

Le commandant Hedrich stoppe le Marion dans la baie, face à l'arche.

Un moment d'émotion, de bonheur. Cette arche dont tous parlent, mais que peu ont réellement vu, est là, dans sa splendeur et joue avec le soleil devant mes yeux….

Devant les îles de Kerguelen qui se découpent, Philippe accepte de se laisser interviewer et filmer. Il évoque son père, par deux fois hivernant à Ker, ses rêves (Terre Adélie, pilote d'avion et si possible piloter des twin-otter sur le continent antarctique). Son hivernage à Crozet. Il revit avec émotion le mariage qu'il a célébré à Crozet en tant que chef de district.

22h je monte au cybermail du Marion pour checker mes mails.

Sur un détail anodin, j'engage la conversation avec mon voisin.

Philippe Lecoeur, futur responsable centrale électrique à Kerguelen, la cinquantaine, entame une nouvelle vie. Il a demandé à partir aux Taaf.

20 années passées comme sous-marinier.

Conditions de vie extrême :

60 jours en plongée. – eau limitée à 4l par jour, nourriture incluse. Bannette chaude.

Déplacement interdit dans le sous-marin, car un homme qui passe de l'arrière à l'avant modifie l'équilibre du sous-marin et le fait pivoter. Interdiction de faire ses besoins en dehors d'heure fixe, organisé à l'avance. Pas de communication possible avec l'extérieur, excepté un message bref une fois par semaine: Le sous-marin fait monter une bouée en surface, établit une communication radio furtive, puis redescend la bouée. Les messages sont filtrés.

La signature acoustique du sous-marin étant sa vulnérabilité, tout bruit à bord est strictement interdit. Interdit au cuistot de faire cuire quelque chose en plongée.

Et pourtant, ce sont les vingt plus belles années de ma vie, me dit-il.

Mer 31 Aout: Kerguelen – PAF – Port Couvreux

Le Marion Dufresne est devant Port-aux-Français.

Johnny sort l'hélico, lui remet ses pales et Jean-Paul va entamer sa noria.

Premier vol : le courrier, accompagné par Philippe, futur disker 56.

Dans une minute, il va prendre ses fonctions. Je croise son regard dans ce partage d'émotion.

Une minute d'hélicoptère et je pose le pied sur Kerguelen.

Une vache grandeur nature, avec queue en raphia, estampillé Milker 55 ( pour les non initiés Milk- Kerguelen- 55è mission), est attachée sagement au pied du mat du drapeau.

Didier Drouet, chef de district en poste m'accueille avec chaleur : Hubert de l'amapof : je t'ai réservé la chambre du préfet…..!!!

Didier remercie tout particulièrement Bernard de lui avoir envoyé le dossier relatif à l'implantation éventuel du futur aéroport.

Un café à la vie commune.

Nous sommes accueilli avec beaucoup de chaleur par Régis, Jeannot et Anne-flore.

Regis, boucher, régule les troupeaux de mouton. Sur l'année il abat 500 moutons et les découpe.

Le berger de Kerguelen marque les bêtes selon des critères d'age et de sexe. Les bêtes marquées sont rassemblées sur l'ile. On les fait ensuite monter sur le chaland ans un container à ciel ouvert.

C'est difficile ? Non il suffit de mettre un mouton au fond du container et les autres suivent… comme des moutons.

Sur la base les moutons abattus sont congelés en entier. Ensuite selon les besoins, ils sont répartis : Une partie sert à alimenter Crozet et Amsterdam et le reste Kerguelen et parfois les bateaux de pêches. Pas de vente, mais du troc de poisson et en particulier la légine.

Jeannot, boulanger, ne compte plus ses hivernages. Son père était boulanger.

Jeannot a enseigné dans une école de boulangerie, puis est devenu guide de haute montagne, patron d'une entreprise de fabrique de vêtements de sport et a décidé d'hiverner à Ker. Il est chez lui ici avec des intermèdes en France.

Anne Flore est une jeune volontaire. A Ker, elle régule les truites. Elle connaît tous les cours d'eau de l'île.

Au départ, les rivières de Kerguelen n'avaient pas de poisson. Plusieurs tentatives infructueuses d'ensemencement de truite ont eu lieu. Le problème semblait être lié à la température trop fraîche de l'eau. Puis un spécialiste a eu l'idée d'introduire une espèce particulière qui s'est bien développée.

Après le café, je suis pris en main par Didier et Philippe (Disker 55 et Disker 56).

Nous montons à la résidence, Didier me montre ma chambre, celle du préfet et du ministre….

J'assiste en direct aux premières passations de consigne, puis j'accompagne les deux disker faire le tour de la base.

Le BCR, point névralgique des communications avec la poste (une vrai ruche avec le départ de tout le courrier philatélique) et le bâtiment technique(radio et internet).

On voit l'ancienne centrale, qui va être démantelée et on visite la nouvelle, flambant neuve, entièrement piloté par ordinateur.

- Le traitement de déchets : le tri sélectif est maintenant la règle et l'environnement un souci de chaque jour. Un incinérateur fonctionne, puis le résidu est compacté par matière première : cannetes de bière, plastique….

Chaque semaine, à tour de rôle, un hivernant fait le tour de la base avec un tracteur et ramasse les déchets.

Fumoir à truite : les truites péchées à Ker sont fumées sur place. C'est meilleur que le saumon.

Cyrille nous fait visiter son garage. Il doit veiller au fonctionnement de véhicules variés. Chasse neige, tracteurs, engin de levages, renault Kangoo. Peu de km, mais un environnement extérieur très agressif. Essayez d'ouvrir une porte de voiture quand le vent dépasse les 100 Km/h….Au futur, des voitures électriques sont prévues.

Gilles, plombier chauffagiste connaît tous les circuits d'eau et de chauffage de tous les districts. Il en est a son 12ème hivernage entre toutes les bases :Crozet, Kerguelen, Amsterdam, Terre adélie). Il a son domaine, son atelier et intervient avec sa camionnette, ex Samuker ancienne ambulance reconvertie en atelier mobile.

On passe au port ou règne une activité intense : le déchargement du Marion Dufresne a commencé.

Stéphane, bosco du chaland "L'aventure" fait la navette entre le Marion, ancré au large et le quai du port.

Pour l'instant, il transporte des containers. La grue du port les pose ensuite sur une grande remorque, attachée à un gros tracteur agricole.

Puis, sur la radio, canal 26 :

Thierry à Disker, Thierry à Disker????

Oui, j'ecoute.

Hubert est-il avec toi ?

Oui.

Une place est disponible dans l'hélico pour la manip Port-Couvreux..Rendez-vous à la DZ dans 5 minutes.

Port-Couvreux est situé au nord de l'île, a environ trois jours de marche. Eric , mission patrimoine doit faire une évaluation de bâtiments.

Je quitte les deux diskers. Philippe très gentiment me prête gants et bonnet (je n'ai pas le temps de remonter à la résidence pour les prendre) et j'arrive à la DZ.

Philippe Rousset, responsable sécurité,pompier, veille sur la sécurité de la DZ. Je découvrirai plus tard qu'il est aussi miss Ker "Stella"

Appel sur le canal 27 :

Thierry à Philippe, Thierry à Philippe ???

Oui

Il reste encore une place dans l'hélico. Tu veux envoyer quelqu'un ?

Oui.

Canal 27 :

Philippe à Totoche, Philippe à Totoche ???

Oui.

Anne-Flore est là?

Oui

Anne-Flore, tu as exactement deux minutes pour foncer à la DZ et partir sur port-Couvreux n'est pas une blague. Je répète : ce n'est pas une blague.

Une minute après, Anne-Flore jaillit de Totoche et nous rejoint sur la DZ. Un immense sourire de bonheur illumine ses yeux.

Elle est à Ker depuis huit mois et n'a jamais eu la chance d'aller à port Couvreux.

Et moi, je suis là depuis moins d'une heure….

Un bruit dans le ciel nous annonce l'arrivée de Jean-Paul, qui pose son hélico avec maestria.

Et on s'envole avec Eric, architecte de la mission patrimoine et deux réunionnais polyvalents

Je suis à droite, scotché au hublot avec ma caméra.

Jean-paul nous fait voler en quasi-rasemotte et pas trop vite.

15 min de vol au dessus de la cabane à Jacky, descente du val Studer,. On survole les vallées, les torrents, survol de Kerguelen. on arrive sur la mer.

J'en prends plein les yeux.

11h on descend sur port Couvreux. Vol circulaire avant de se poser.

Petite maison au fond du vallon. Je vais voir s'il y a du gaz. Oui. Les autres descendent.

Anne-Flore repart avec Jean-Paul et moi je reste car Jean-Paul fait une deuxième rotation pour helilinguer une caisse de matériel.

J'ai 40 minutes.

Je visite la maison, puis je sors.

En fond de vallon,une plage de sable, la mer, une baleinière abandonnée, des chaudrons de phoquiers, tout un système d'engrenages de moteurs qui ont servi à la fabrication de l'huile de baleine.

Je vais vers la plage. Tiens , une ombre grise. Je m'approche. Ca ressemble à .. un éléphant de mer? Non, il n'a pas de trompe. Une otarie ? je ne crois pas.

Cela me rappelle.. un léopard de mer.

Instantanément, je revois la scène en Terre Adélie : de jeunes manchots Adélie jouent sur un glaçon. Un léopard de mer prend son élan et essaie de monter sur la glace pour attraper un Adélie. Mais il n'y arrive pas. Alors il effraie les Adélies pour les faire plonger dans la mer.

Il en attrape alors un, plonge instantanément en profondeur 300m, noie l'Adélie, le déchiquette, mange ce qui lui semble le meilleur, et retourne en chasse.

Je titille un peu le léopard. Il ouvre sa gueule. Aucun doute, avec cette dentition, pas d'erreur possible.

Chance exceptionnelle. Certaines années, les hivernants n'en ont vu aucun.

Je passe dix minutes à le filmer et le photographier, dans ce cadre sauvage et unique.

Puis j'aperçois un calvaire 50m au dessus sur la colline, pas loin du torrent.

J'y monte. Je surplombe la baie, seul au monde, dans ce cadre à couper le souffle.

Un bruit vient et s'amplifie.

Jean-paul vient me rechercher.

Je dévale la pente. L'hélico se pose. Seul Johnny, mécanicien est avec lui.

Il me laisse monter devant. Et me fait comprendre avec un petit signe complice qu'on va se faire un spécial.

Il me fait survoler la maison à basse altitude, puis remonte le torrent.

Un tour de la baie, puis la montagne.

Tu as vu le troupeau de rennes ? et hop, on les survole.

On va vers l'île haute. Il largue un paquet pour Benjamin devant la cabane et on repart pour survoler Ker.

Je filme sans discontinuer. J'ai le souffle coupé par ce que je vois. J'en prends plein les yeux.

15 min après, on voit au loin le Marion et la base.

- Je te dépose où ?

- Heu???

-Marion ou base ?

-Base.

Un petit survol de la base en rasemotte, puis je sors de l'hélico.

Je suis hébété, abasourdi, trop plein d'émotion. Je reste dix minutes sans bouger.

En fin d'après-midi, je revois Jean-Paul. Je le remercie pour ce vol merveilleux.

- Ne me remercie pas, je fais juste mon job… Oui, Oui…..

Vers 13h j'arrive à la vie commune. Le repas est fini mais Marie m'accueille.

Tu n'as pas mangé ? assieds-toi. Et elle m'apporte un plat de civet de boeuf.

Marie est "p'tite Marie". Elle vient de la réunion où elle travaille en tant qu'éducatrice spécialisée pour enfants handicapés. Elle hiverne un an à Kerguelen.

Un peu plus tard, je passe à Notre-Dame du Vent.

Intense moment d'émotion :

1973 : c'est l'été à Dumont d'Urville. 6h du matin : je suis dans ma cabane d'astrophysique, au sommet de l'île. Le soleil miroite sur les icebergs et se reflète sur l'immensité du continent antarctique. Jean Volot pose un calice sur mon labo et dit la messe. Il me parlait de la chapelle Notre-Dame du vent qu'il avait contribué à construire en 57-58 à Kerguelen avec André Beaugé, prêtre ouvrier également.

Sept 2005 : je foule le sol de cette chapelle construite par les hivernants avec des proportions basées sur le nombre d'or. Des vitraux répandent une lumière priante. Une statue de la vierge, sculptée sans doute par un hivernant nous accueille à l'entrée.

J'ouvre le livre d'or. Plusieurs amis sont passés avant moi. Beaucoup d'émotion.

Je retourne à la base. J'entre dans l'ex-bâtiment météo, devenu bibliothèque. Je flâne. Au premier, Pascal écrit un mail. Il est chef de station météo.

On discute et il me propose de m'emmener à la station météo.

Jacques nous y accueille. Il a hiverné en terre adélie comme méteo quelques années après moi.
Justement, un lâcher de ballon est en cours. Tous les jours, à 12h TU, soit 16h, heure de Ker, un ballon gonflé à l'hélium est lancé dans l'atmosphère. Un GPS est intégré. Chaque seconde, il communique altitude, température, pression, vitesse du vent.

Il monte à 30.000 m avant de désintégrer. Toutes les données sont envoyées par mail à Toulouse. Les prévisions météo de Ker sont retransmises par la Réunion.

Mails il est temps de redescendre à la base, car c'est aujourd'hui le pot de fin d'hivernage pour la 55è de Kerguelen.

Un petit tour à la Cantina. Alex me dit : vient voir ma chambre et regarde comment les copains m'accueillent: son lit est littéralement scotché au plafond, à l'envers…

Pot, dîner, soirée. Alex, infatigable, est à la guitare et chante.

Puis un hivernant rentre : une aurore…. dehors…., non ce n'est pas une blague.

Je sors : belle aurore qui dure au moins deux heures, avec des phases d'évolution variées et parfois drapées.

Les dernières que j'ai vues étaient sur le continent antarctique en 73, la suivante, aujourd'hui, à Ker.

Mis KO debout par toutes ces émotions, je vais dormir.

Jeudi 1er sept.-05 – Kerguelen - PAF

Petit déjeuner.

Mélodie demande à Philippe de lui signer sa feuille de manip. En langue Ker, toute sortie en dehors de la base est une" manip". Elle est soumise a des règles liées à la sécurité. Qui part, où, combien de temps et pourquoi. Il faut obligatoirement embarquer une radio et un GPS et faire le point plusieurs fois par jour avec le bureau central radio, dit BCR.

En cas de problème, le disker déclenche les secours. Et s'il faut faire un brancardage sur plusieurs heures ou plusieurs jours, cela nécessite alors la mobilisation d'une bonne partie de la base.

Mélodie travaille sur l'impact des espèces introduites dans l'environnement. Elle doit aller à l'île Guillou pour étudier les oiseaux. Un renne mâle a traversé l'isthme, y a établi son territoire et fais "choux gras" des choux de Kerguelen.

Les skuas mangent les oiseaux et délaissent les ailes. Cela permet de compter les oiseaux mangés.

Je remonte ensuite à la résidence.

Alex m'emmène en voiture au centre de poursuite par satellite.

Il m'explique en détail l'organisation des poursuites, la chaîne d'acquisition. Je visite la grande antenne qui permet de capter le signal à 2 Ghz. Alex complète les explications qu'il avait doné lors de sa confrence sur le Marion.

Déjeuner : légine et mouflon de Ker.

Dans la montée du bar "Totoche", la plupart des photos de misions sont là. Je les photographie.

Le vent souffle fort. Les opérations de débarquement sont suspendues. Le vent est trop fort pour l'hélico et le chaland.

Je revois les premiers anciens bâtiments désaffectés maintenant.

Je pars à pied vers la pointe Molloy.

La nature est aride, belle, sauvage.

Chemin faisant, je croise les manchots papous. C'est la période de couve. Il ne faut surtout pas les déranger, sinon leur petit serait perdu.

Une colonie de cormorans sont nichés en bord de falaise.

Un énorme male éléphant de mer fait une sieste imperturbable sur le sable de la plage

Diner : truite fumée de Ker en entrée.

Mouton de Ker.

Café. Echange très riche avec Didier (Discro 55) sur l'hivernage.

Puis Jeannot propose une "manip" pour le lendemain à "la cabane à Jacky".

Toute une histoire : en 2000, Thierry– notre actuel OPEA, était chef de district à Ker.

Le toubib et Jacky étaient sortis ensemble pour une manip chasse. Le toubib a glissé, le fusil était armé, le coup est parti et Jacky est mort.

Jacky et Jeannot étaient grand copain.

Depuis Jeannot a passé tous ses temps libres d'hivernage et a retapé la cabane.

D'un abri sommaire, il en a fait un petit refuge chaleureux et astucieusement arrangé. Il le fait partager à tous.

Puis, Jeannot m'invite dans sa chambre. Il a trois enfants et a décidé d'alterner hivernages et longues périodes en France. . Boulanger, mais aussi guide de haute montagne, au fil des années, il a beaucoup crapahuté sur Ker.

il me montre un best-off des photos de Ker. Elles sont magnifiques. Puis me grave un CD et me les donne pour enrichir le site amapof.

Ven 2 sept.-05 – Kerguelen – cabane à jacky

La manip "cabane à Jacky" se prépare.

Stéphanie (bib) Thierry (discro), Luc (Cnes), béa (Taaf), adrien (spécialiste ozone) , jeannot plus deux Crozétiens.

Jeannot prend sa canne à pêche.

On marche d'un bon pas au milieu de ce paysage sauvage et désertique, parfois plateau lunaire croisant des torrents qui descendent vers la mer, un peu de souille.

Puis la cabane se dessine, bien abritée du vent.

Jean-Paul, le matin d'un coup d'hélico a posé du gaz et un chauffage radiant flambant neuf.

Les raccords ne sont pas évidents, mais bientôt une douce chaleur se répand dans la cabane.

Puis Jeannot nous emmène dans le torrent à 15min pour pêcher la truite.

Il a le coup de main : 2 lancers à la cuillère et hop il ramène un belle truite d'environ 80 cm.

2 ou 3 min plus tard, autre lancer et hop une autre truite.

Nous rentrons à la cabane. Il neige. Un peu difficile pour le barbecue.

Qu'à cela ne tienne. Il a amené un bloc surgelé de carry de légine.

Bloc compact et totalement congelé. Avec un marteau et un ciseau à bois on le découpe en morceaux plus petits. Avec Béatrice, on entreprend de les faire cuire.

Au fur et à mesure du dégel, on goutte… c'est un délice

Bon moment de complicité dans cette cabane du bout du monde autour de bloc de légine, poisson que s'arrachent à prix d'or les japonais.

On sert. Ambiance extra. Tout le monde se régale. Jeannot nous raconte des petites histoires de Ker. Complicité géniale.

14h il neige.

Cruel dilemme: demain, est prévu une manip avec le Marion-Dufresne à port Jeanne-d'arc.

C'est un lieu mythique, ancien village de baleiniers, à l'extrémité de l'archipel.

Je décide de rentrer sur base pour être sur le Marion ce soir.

Rentrée sous la neige. Le paysage est transformé.

Kerguelen est totalement autre, mais envoûtant.

J'arrive sur la base. Didier (Disker 55) m'accueille avec beaucoup de chaleur et d'amitié.

Il me montre des photos d'hivernage, du mariage qu'il a célébré à Ker…

Puis je descends à la DZ, hélico, Marion..

Je monte à la passerelle.

Vision du Marion méconnaissable. Les cales sont ouvertes, les grue en action, et le commandant, décontracté, en pull-over commande les opérations de déchargement..

Un manitou par ci, un container par là, des tonnes de gasoil…

Une grande complicité s'installe entre Thierry , Jean-Paul, et le commandant Hedrich. Mélange exceptionnel de grand professionnalisme, d'humour et de simplicité. Tous savent parfaitement que dans ces mers du 50ème, le vent commande tout et que c'est une maîtresse exigeante, imprévisible et capricieuse. Toute planification est aléatoire. Ils jonglent avec maestria et assurent les besoins des bases.

Dîner sympa à bord du Marion

A 20h30 , Thierry nous met un film de Vandame pour nous" laver l'esprit."

Je fais un tour à l'arrière du marion. Je passe par le labo océanographique. Des traces de la dernière campagne océano sont affichées. Une trentaine de chercheurs de tous les continents y ont participé.

Tiens, le chef d'opération est Bernard Ollivier. Sa photo est là. C'et bien lui.

Compagnon d'hivernage, je revis cette ballade folle et mémorable avec lui et p'tit mich, le cuisinier. Au milieu des icebergs dont les ponts de neige s'effondraient après notre passage.

Je monte au bar. Les futurs hivernants d'Amsterdam offrent un pot.

Je m'assois au hasard.

Patrick, toubib à Ker, assure l'interim sur le Marion Dufresne pendant que Stéphanie est à terre.

Patrick a dix ans de sauvetage en mer. Ostéopathe, il a eu un cabinet pendant 9 ans. Il est passionné par la médecine des sports extrêmes. Inscrit a une association de globe-trotter, il intervient dans les marathons de l'extrême ; Himalaya, Afrique , désert;

Ses projets : Terre-Adélie, et Concordia.

Nous parlons de Concordia. Ce n'est pas facile de mettre le nez dehors par -50, -60°.

Il a déjà prévu: il viendra à Concordia avec une voile. Laurence de la Ferrièrre a traversé le continent avec une voile. Simplement, il faut juste bien s'entraîner avant pour prendre en compte le froid et les vents violents.

Bon vent , Patrick. Il apprend déjà l'italien.

De toute façon, ici, ne cherchez pas, tout est très simple dans ce monde binaire.

Inutile de poser la question. Deux catégories suffisent pour définir les hivernants :

Cat 1 : ceux qui ont été en Terre Adélie et rêvent d'y retourner

Cat 2 : ceux qui n'ont pas encore été en antarctique et qui rêvent d'y hiverner.

Samedi 3 – Kerguelen – Port Jeanne d'arc

6h – éveil; je tourne le bouton de la radio du bord. Le Cnes nous retransmet France inter et l'astronaute Haigneré nous parle de sa vie dans la station mir et la beauté fragile de la terre vu a 400 km.

8h petit déjeuner. C'est calme.

Patrick prend le café.

Il partage ce qu'il vit avec sa femme, directrice du personnel dans une société japonaise, et ses trois enfants. Les aînés font un projet pédagogique avec leur classe en lien avec Kerguelen.

Ses enfants ont accepté son départ à Ker à une condition: "Papa, au retour,K tu achètes un bateau et tu nous emmène autour du monde…"

Outre ses projets sur Terre Adélie et Concordia, il espère accompagner Jean-Louis Etienne sur son bateau, exercer sur une plateforme pétrolière pour vivre au milieu de la tempête et des éléments déchaînés. Il a postulé par mail à Total. Il a reçu une réponse positive le lendemain, avec un entretien à la Défense la semaine suivante… Je suis à Ker….

Je monte à la passerelle.

Un chalutier, Antartica I, est amarré au Marion et fait le plein de gas-oil. Cela lui permet de rester sur son lieu de pêche sans avoir à remonter sur la réunion.

Dialogue radio saisit au vol :

Passerelle à OPEA, Passerelle à OPEA ?

J'écoute.

Je suis à 47 et peux monter à 50.

OK monte à 50

A chacun ses ordres de grandeur: moi aussi, je fais le plein à 50 sur l'espace.

Moi, c'est en litres, lui, en m3.

Le commandant du chalutier fait passer quelques cartons de légine en remerciement.

Puis le Marion lève l'ancre et fait route vers Port Jeanne d'arc.

Avec grande simplicité et maestria, le commandant Hedrich pilote en mode manuel le Marion.

Slalom entre les hauts-fonds, les baies, les îles. A 15-16 nœuds, ce mastodonte de 120m virevolte avec un joystick.

Il a neigé. Toutes les îles ont revêtu un drapé blanc. Le spectacle se déroule devant nous, féerique, magique. Autour de nous, sur tout l'horizon, Kerguelen se dévoile, comme dans un rêve, irréel.

12h on arrive devant port Jeanne d'Arc.

Déjeuner rapide et Jean-Paul commence sa courte noria : Marion – PJDA.

Eric, mission patrimoine, nous fait visiter et revivre l'épopée de cette station baleinière du bout du monde. Chasser les baleines au harpon, récupérer l'huile, la conditionner.

Véritable industrie avec machine à vapeur, autoclave.

En 1920, 150 personnes vivaient ici, parfois sans être relevé sur plusieurs années.

Quel massacre aussi.

Le temps se lève. Un rayon de soleil illumine la neige, la baie, les montagnes. Des couleurs féeriques. Je monte sur la colline. Un calvaire oublié. La montagne eneigé se reflète directement dans la mer.

Je ne réalise pas: je suis à port Jeanne d'arc, lieu mythique, et je le vois avec du soleil et de la neige…..

15h Jean-Paul viens nous chercher en hélico.

Je monte devant. Il me dit : tu as ta caméra ? je te fais un passage en rase-motte…

Le Marion lève l'ancre vers Port-aux-Français.

Le soleil brille sur les îles montagneuses.

On slalome entre les baies et les îles.




Majesteux- fabuleux. 2h à couper le souffle dans cet univers austral de Kerguelen.

Je filme sans compter pour pouvoir revivre ses instants d'exception.

17h30 ; Jean-Paul nous redépose en hélico sur la base.

Ce soir, c'est la fête – changement de mission – adieu Ker 55 – vive Ker 56.

Je passe voir Alex, au Cnes.

Séance de maquillage et de coupe artistique de cheveux.

Je laisse le spécialiste des satellites, guitariste, exercer ses talents d'artiste coiffeur sur ma barbe.

18h45 : passation symbolique des clés entre Didier (Disker 55) et Philippe (Disker 56).

Pot. Dîner animé.

C'est aussi l'anniversaire de Jeannot; Il nous a préparé une omelette norvégienne.

Puis la soirée démarre. Alex, infatigable, chante fort bien, accompagné à la batterie par Jeannot.

D'expérience, je sais qu'on est seulement au hors d'œuvre et que les choses réelles démarreront après minuit.

Philippe – maintenant disker en titre – nous invite à boire un pot chez lui avec François, futur disams. Très bon partage, plein d'humour et de complicité.

Il nous fait visiter son nouveau chez lui.

Minuit : je reviens à "Totoche". L'ambiance est bien partie.

Je danse quelques rocks avec Stéphanie.

Je discute avec les uns et les autres. Très vite et sans que je le provoque, on arrive à l'essentiel.

A la veille de leur départ d'hivernage, plusieurs me font partager leur expérience unique avec la nature et la faune, leur enthousiasme, leur année d'exception, la rupture du départ.

Quelques uns se définissent comme SDF. Pas de lieu d'habitation défini. Leur vrai chez eux , c'est Ker.

Vers 3h30 , je vais dormir.

Dim 4 – Ker – PAF – vers St Paul

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La base est déserte et amorphe. Lendemain de fête, jour de déchirure.

Je descends à la vie commune.

Dernier déjeuner entre ceux qui partent et ceux qui restent. Peu de paroles. Un silence qui hurle à fleur de peau. Tout se passe dans les regards. Chacun est déchiré par cette rupture imminente, violente, définitive.

Allez- qu'on en finisse.

13h30 Jean-Paul entame sa noria. Il prend 5 passagers à la fois, et dans un dernier adieu, effectue un passage en rase-motte au dessus de la base.

Puis le Marion.

Comme au théâtre, l'hélico tire le rideau. Changement de décor, changement de rôle, changement de lieu.

En cabine 6020, c'était Philippe futur disker. En 6020 habite Didier, ex-Disker.

Le couloir était animé par les futurs ker. Il est maintenant occupé par les ex-ker.

Au centre,des piliers, des valeurs sures : François, qui nous sert avec brio, humour et élégance Walter imperturbable à son bar, plein d'humour et de sollicitude: Il les a vu tous passer, les anciens-nouveaux et les nouveaux-anciens, les campagnards, les réunionais, les scientifiques…. Il les retrouve avant, après et autour d'un p'tit punch , les émotions se libèrent.

Je monte à la passerelle :

OPEA OPEA à Aventure ?

Oui j'écoute.

Bon on lève la pioche

OK on arrive.

Une dizaine de nouveaux hivernants viennent avec le chaland Aventure dire un dernier adieu à leurs compagnons, maintenant sur le marion. Ambiance, champagne, les émotions retenues éclatent..

Les chants fusent, les culs se dénudent.

La corne de brume du Marion retentit.

Johnny démonte les pales de l'hélico et l'arrime solidement sous le hangar.

On longe les côtes de Kerguelen.

Un petit tour au bar. Didier (disker 55). est en train de discuter – devinez quoi - du meilleur moyen d'aller en Terre-Adélie.

Il me dit texto :

pour toi Hubert, c'est simple.

Tu prends l'avion sur Mc Murdo, puis Dome C,.tu reviens avec le raid sur Dumont D'urville et tu récupères l'Astrolabe à la dernière rotation…

Je regarde mes mails.

Sylvie , depuis Crozet, prends conscience que le temps s'accélère. Elle m'envoie des photos de "ce morceau de paradis". Cruel dilemme, qui sera tranché dans une quinzaine. Rentre t-elle en décembre, avec retour en Tasmanie et visite de sa sœur en Malaisie ou bien en mars par la Réunion et Madagascar …..

Nous avons quitté l'abri des îles. Le baromètre s'effondre. Le vent se lève : 40 nœuds.

Ce soir, au menu… cassolette d'escargots et côte de porc à la crème.

En route pour St Paul et Amsterdam…..

Hubert

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