Frère Hughes -Juil 05 - Mon regard sur les autres et moi-même

Mon regard sur les autres et moi-même

Témoignagede frère Hugues à la Pierre qui Vire en juillet 2005.

Il s’agit du regard que je porte, dans ma vie de tous les jours, surles autres, tous les autres.
Mon regard peut-être jugement, condamnation, ou miséricordieux et compatissant. Sur quelles valeurs se base-t-il ?
Que faut-il pour qu’il soit un regard d’égal à égal, “ouvert ”, convaincu que l’autre a quelque chose à m’offrir ?
Qu’est-ce que je fais pour un monde plus fraternel, pour lutter contre la formation de ghettos dans mon quartier, mon pays ?
En quoi ma foi en l’homme, en Christ, m’oblige-t-elle à toujours modifier mon regard sur l’autre ?
Quel regard est-ce que je porte sur moi-même ? Relecture de mon histoire.
Leregard de l’autre sur moi. Comment je me sens regardé ?
Au niveau du groupe, comment je pense être vu, et comment lui me voit-il ?


Pour parler du regard que l'on peut porter sur les autres et sur soi, je ne vais pas donner un témoignage direct de mon expérience, ni faire un exposé théorique en sciences humaines, mais vous proposer deux histoires tirées de la bible, à des moments fondateurs pour le peuple hébreu. On pourra y voir l'importance attachée au regard, et peut-être se laisser conduire à la vision, de l'événement à ce qui est signifié.
Grâce à ces deux histoires j'espère ne pas vous décevoir ni rester trop théorique, car elles portent en elles-mêmes leur conclusion, invitant à une attitude qui leur corresponde.

Moïse faisait paître le troupeau de son père Jéthro, prêtre de Madian. Il l’emmena par-delà le désert et il parvint à la montagne de Dieu, l’Horeb. L’ange du Seigneur lui apparut, dans une flamme de feu, du milieu d’un buisson. Moïse regarda : le buisson était embrasé, mais il ne se consumait pas. Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision , et pourquoi le buisson ne se consume pas ». Le Seigneur vit qu’il faisait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse, Moïse ». Et il répondit : « Me voici ».

Dieu dit : « N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ». Et il dit : « Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Alors Moïse se voila la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu.

Le Seigneur dit : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs : oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et (de) le faire monter de cette terre vers une terre riche et vaste, où ruissellent le lait et le miel. Maintenant, je t'envoie vers le Pharaon, fais sortir mon peuple, les fils d'Israël » Exode 3, 1-10.

Ce passage m'a semblé intéressant pour aborder le thème du regard, dans la Bible.

Le mot voir y est utilisé cinq fois, regard deux fois, apparaître une fois, et en négatif, voiler. Les deux personnages, Moïse et Dieu, voient. L’un a tout fait pour attirer l’attention de l’autre, et cela marche : « Il vit que l’homme faisait un détour pour voir ». Alors il l’appela. Et Moïse passe de la vue à la vision, au regard dont il comprend toutes les conséquences, et se voile la face.

Je ne vais pas faire un commentaire approfondi de ce texte, mais juste dire la situation de Moïse au moment de cette vision. On sait qu'il avait été sauvé par la fille de Pharaon, et élevé pour elle par sa propre mère. Écartelé entre ces deux liens à la fois filiaux et politiques, Moïse ne sait comment se conduire : sortant du palais, il veut aller à la rencontre de ses frères hébreux, sans doute pour tenter de s’en faire accepter. Il tue un Egyptien qu'il voit maltraiter l'un d'eux, et ceux-ci l'accusent du meurtre. Échec d’une tentative de reconnaissance. Moïse ne peut que fuir et il se retrouve au pays de Madian, où il est reçu par le prêtre de ce lieu qui lui donne sa fille en mariage. Le désir que Moïse pouvait avoir de vivre avec son peuple fait donc fiasco, ce qu'illustre le nom qu'il donne à son premier fils : Guershôm, "Émigré-là".

Mais Dieu se souvient de son Alliance avec les fils d'Abraham et il regarde leurs souffrances.

Il va donc intervenir et pour cela il se manifeste à Moïse, dans l'épisode du buisson ardent.

On pourrait trouver de nombreux passages analogues, disant la présence de Dieu aux hommes, en particulier à ceux dont il voudra se servir pour conduire son peuple. Je pense aux prophètes et aux personnages illustres de l'Ancien Testament, autant que du Nouveau, à commencer par le Christ, et sans oublier saint Paul qui se voit terrassé sur le chemin de Damas où il allait persécuter les juifs (il deviendra aveuglé jusqu'à la reconnaissance de sa mission).

Mais cela ne suffirait pas pour illustrer le thème du regard, car j'ai bien noté qu'il s'agit autant de mon regard sur les autres que celui des autres sur moi. Je suis autant acteur qu'objet du regard, et vous avez même noté que mon regard doit évoluer, si possible sans cesse, si je suis disciple du Christ. Je prendrai donc un second exemple de l'intervention de Dieu dans l'histoire d'un homme, Abraham, celui avec qui fut faite la première Alliance, et qui est devenu le père de tous les croyants.

D’abord un petit parcours historique de la vie du personnage, pour le situer. On trouve en Gn 12, 1-4 : "Le Seigneur dit à Abram : "Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père, vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai, je rendrai grand ton nom. En toi seront bénies toutes les familles de la terre". Abram partit comme le Seigneur le lui avait dit. Il emmena sa femme Saraï, son neveu Loth et tous ses biens, et ils se rendirent au pays de Canaan. – Après des épisodes variés, Abraham et Loth se séparent, car la terre ne suffit plus pour leur bétail : "Si tu prends au nord, j'irai au sud, et si c'est le sud, j'irai au nord" Gn 13, 9.

On peut remarquer que comme avec Moïse, c’est Dieu qui a l’initiative de la rencontre. Abram reconnaît Dieu en celui qui l’appelle, et comprend que son bonheur dépend de son obéissance. Donc il part, et aux étapes de son voyage, il dresse un autel pour son Seigneur, avant de se fixer aux chênes de Mambré qui sont à Hébron. Suivent divers épisodes et un beau dialogue entre Abram et Dieu : à la promesse de richesses, l’homme répond par une plainte car sa femme Sara n’a pas d’enfant (Gn 15, 1-2). Belle familiarité entre le Seigneur et celui qu'il considérera comme juste. Il lui renouvelle sa bénédiction, jusqu’au moment où il change son nom en Abraham, "père d’une multitude", et en confirmant son alliance avec lui et toute sa descendance.

Puis vient le passage que j’ai choisi : Gn 18, 1-15.

Le Seigneur se fit voir à Abraham aux chênes de Mambré, tandis qu’il était assis à l’entrée de sa tente au plus chaud du jour. Il leva les yeux et il vit : (voici) trois hommes debout près de lui. Il vit et il courut pour les rencontrer, depuis l’entrée de la tente, et il se prosterna à terre. Il dit : « Monseigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas à l’écart de ton serviteur. Qu’on apporte un peu d’eau pour que vous vous laviez les pieds et vous vous étendrez sous l’arbre. Je vais prendre un morceau de pain et vous vous réconforterez, ensuite vous irez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur ». Ils dirent : « Fais comme tu as dit ».

Abraham se hâta vers la tente auprès de Sara et il dit : « Vite ! Prends trois mesures de fleur de farine, fais des galettes ». Abraham courut au troupeau et prit un veau tendre et bon, qu’il donna au jeune servant qui se hâta de le préparer. Il prit du caillé, du lait, le veau tout préparé qu’il déposa devant eux. Et tandis qu’il se tenait près d’eux, sous l’arbre, ils mangèrent.

On lui dit : « Où est Sara ta femme ? » Et il répondit : « Là, dans la tente ». Et on lui dit : « Sûrement je reviendrai vers toi à la même époque l’an prochain, et voici que ta femme Sara aura un fils ». Or Sara écoutait à l’entrée de la tente, derrière lui. Abraham et Sara étaient vieux et Sara avait cessé d’avoir ce qu’ont les femmes. Alors elle rit en elle-même, se disant : « Désormais que je suis usée, je connaîtrais le plaisir ? Et mon mari qui est un vieillard ! ».

Le Seigneur dit à Abraham : « Pourquoi Sara a-t-elle ri ? Y a-t-il une parole impossible pour le Seigneur ? À la même saison, je reviendrai vers toi l’an prochain et Sara aura un fils ».

Sara nia en disant : « Je n’ai pas ri » car elle avait peur. Mais il répliqua : « Si, tu as ri ».

Abraham est pétri par sa relation avec Dieu, et même il en est transformé : après son exode qu'il reçoit comme une invitation divine, il se montre désintéressé au moment du partage des terres avec son neveu Loth, et quand survient un hôte inattendu, il se précipite et manifeste toutes les marques de déférence et d'hospitalité envers de grands personnages. On peut ajouter que le mot voir est répété deux fois, sans doute pour marquer l'attention, la vigilance, alors que l'heure est la plus chaude du jour, sans doute aussi pour nous approfondir le regard.

Dieu a l’initiative dans cette histoire, comme dans celle de Moïse. On peut même préciser que c’est l'auteur qui attribue à Dieu toute initiative, car pour lui rien ne peut se faire sans cette référence à Dieu, qui veut le salut des hommes. Donc nous savons dès le début que c'est le Seigneur qui est là. Abraham, lui, ne le sait pas, pourtant tout son comportement devant ces trois hommes indique la déférence : il se prosterne, s’empresse, agite toute la maisonnée et offre toutes les marques d'honneur, jusqu'à se déclarer serviteur de ses hôtes. Il fait même préparer de la fleur de farine qui était l'offrande sacrée par excellence.

Alors Dieu répond, en réalisant la promesse qu'il avait déjà faite. Munificence d'un geste qui répond a l'accueil reçu – dont on trouve des échos dans d'autres textes : "Grâce à l'hospitalité, des envoyés de Dieu ont été accueillis". Abraham peut vérifier qu'un avenir s'ouvre à lui grâce à son geste, après l'obéissance et l'épreuve. (cf. Jg 13,3 : Samson ; 1 R 17 : veuve de Sarepta ; 2 R 4,14 : la Shounamite).

Du regard à la présence.

Pour Abraham, l’expérience d’une rencontre avait porté son fruit, et son obéissance à ce Dieu qui lui était présent avait transformé sa vie. Il était conduit par Dieu, et parce qu’il l’avait accepté, que sa vie était consentement, il en a été récompensé et rendu fécond, pour que les générations issues de lui se transmettent la bénédiction par son nom.

Accueil de la volonté de Dieu, dont on peut dire que s’il est réponse, cet accueil correspond à une attente. Dieu ne désirait-il pas une telle réponse ?

Pour Moïse au buisson ardent, comme pour Abraham à Mambré, c’est bien le Seigneur qui intervient le premier. Il se fait connaître par les hommes et les invite à le suivre, à l’accueillir.

Dans toute l’histoire de cette relation de Dieu avec les hommes, racontée dans la Bible, il en va ainsi. On peut même dire que Dieu est déjà l’hôte de ces hommes qu’il accueille dans sa création pour qu’ils l’en remercient en se transmettant sa bénédiction. C’est cela même l’Eden, ce paradis où l’homme peut vivre en sécurité, trouver le bonheur et maîtriser tout ce qui l’environne. Rappelons le sens du septième jour, non seulement celui où Dieu s’est reposé, mais où il invite à le célébrer, en reprenant son admiration devant l’œuvre accomplie : ce sera le shabbat.

Mais dès Adam, cette hospitalité n’a pas été accueillie : l’hôte outrepasse ses limites, et la confiance est brisée, trahie. L’homme se découvre intrus et non plus hôte. Chassé du jardin, éloigné de Dieu, il découvre sa précarité et gardera toujours la nostalgie de cette relation perdue. Avec le psaume 27,4, « je désire vivre dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie », l’homme prend conscience du besoin de la présence à Dieu, d’être tiré de sa situation brisée, ce qu’il ne peut faire lui-même. Puis avec la révélation de la nouvelle Alliance, l’homme réalise que c’est le Christ qui peut ouvrir les portes du paradis, lorsqu'il aura su dire : « Jésus, souviens-toi de moi dans ton règne », comme le larron sur la croix avec Jésus. Alors "Dieu sera pour toujours avec eux", dit l’Apocalypse.

Il y a eu regards et rencontres, présence comme « être ensemble », dépassant une hospitalité toujours temporaire.

L’exemple d’Abraham illustre bien cette continuité entre regard et présence, lui qui dès qu’il les aperçoit, court vers ceux qui passent près de sa tente. On peut retrouver ce lien en regardant Jésus dans les Évangiles. Alors qu’on lui demande où il habite, il répond : « Venez et voyez ».

Il accueille et laisse libre de juger, sans aucune influence. Combien de fois peut-on voir sa disponibilité et son respect total des personnes, d’autant plus qu’elles ne peuvent se faire valoir par elles-mêmes ?

Chacun est reconnu sans autre raison que l’amour d’une créature belle et bonne (la femme pécheresse...). La toute-puissance de Dieu est bien d’accueil. (cf. l’enfant prodigue : non-leçon de morale mais réconciliation et restitution du goût de vivre, qui est d’aimer et être aimé : « Il est revenu à la vie ».) Lc 15,11.

Si morale il devait y avoir, ce serait celle du bon Samaritain : Lc 10, 29, pour qui le prochain est celui qui exerce la miséricorde, celle de Dieu.

C’est pourquoi je ne voudrais pas m’étendre davantage, laissant chacun libre de son jugement, et dans le désir d’accueillir toutes les propositions concernant nos relations mutuelles, éclairées par un regard neuf, habité par la gratuité venue du Créateur.

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Réponses aux questions

Nous avons posé sur toi un regard neuf. Est-ce que, maintenant, ce regard est pour toi une expérience nouvelle et laquelle ?

Ø Effectivement, cette intervention m’a été demandée, et je ne suis pas habitué à ce genre d’exercice. Je ne suis pas du tout conférencier, vous avez pu vous en rendre compte. Alors, quel est votre regard sur moi ? La première chose que je sens, c’est qu’il y a une bienveillance manifeste, très grande et profonde. Je dirais aussi que mon intention voulait montrer comment la relation que Dieu vit avec les hommes est une relation qui est vraiment comme - dans le sens analogique - une immense proximité avec la relation que nous vivons ensemble. Donc d’abord la bienveillance, d’abord l’accueil, et ça, je le sens très très fort. Donc ça m’a invité à vous parler d’échange de regards entre Dieu et certains hommes, notamment ceux des deux exemples pris, comme dans ce groupe de « Pingouins » on le vit habituellement. D’abord une écoute très respectueuse, qui est libératrice, source de vie. Donc je n’ai pas du tout l’impression d’être enchaîné. J’ai plutôt l’impression de pouvoir vous parler d’égal à égal. C’est tout à fait libérant.

§ Faut-il chercher à regarder Dieu ?

§ Comment l’homme peut-il se sentir regardé en égalité par Dieu ?

§ Qu’est-ce que c’est qu un regard d’égalité ?

Ø Faut-il chercher à regarder Dieu ? Bien sûr que non ! Dans les textes de la Bible, de l’Ancien Testament, parce qu’on ne peut pas voir Dieu sans mourir. Dieu c’est l’inconnu, c’est celui qui est au-delà de tout, c’est celui qui est inexprimable et inatteignable et c’est pour ça que c’est extraordinaire et étrange qu’Abraham ose parler à Dieu comme il l’a fait en disant : « Tu me donnes tout ce que tu veux me donner mais je n’ai pas d’enfant ». Il a osé dire ça ! Et il est dit de Moïse que c’était celui qui parlait à Dieu comme un ami parle à un ami. Or Moïse, on l’a vu ce matin, s’est voilé la face. (Parce que) Regarder Dieu c’est dépasser le statut de l’homme : on ne peut pas voir Dieu et rester homme. Cela a une signification de mort en quelque sorte. Plus tard, au Sinaï, Moïse a reçu les tables de la loi ; quand il est redescendu, il avait le visage si lumineux que le peuple ne pouvait plus le regarder ; donc il se mit un voile sur le visage pour que cet éblouissement n’effraie pas le peuple. En continuité avec cela, dans le nouveau testament, le Christ a dit : « Qui me voit, voit le Père ». Donc on ne regarde plus Dieu comme cette divinité étrange et transcendante au point qu’elle fait peur, qu’elle effraie, mais on regarde un frère. Dieu est parmi les hommes celui qui vient montrer le visage du Père. C’est vraiment très étonnant. C’est lui qui a dit : « Si vous voulez comprendre quelle est ma vie, prenez mon joug » - ce que l’on a entendu ce matin à la messe. C’est une révélation tout autre et depuis Jésus, on regarde Dieu dans le visage du Christ, lui qui a dit, en Matthieu : « Celui qui sert l’un des plus petits qui sont mes frères, c’est moi qu’il sert ». Donc le visage de Dieu c’est celui d’un des plus petits que l’on va servir. C’est l’accès direct à la présence à Dieu.

Je fais un peu exprès de ne pas parler d’idées ou de spiritualité, mais je reste ancré dans les textes qui nous renvoient toujours au plus réaliste du réel. C’est intentionnel, parce que je crois qu’aujourd’hui on a tout intérêt à lire la bible comme un chemin de vie, mais un chemin concret. Pour moi la vie spirituelle c’est une vie d’action, c’est une vie d’engagement concret. Alors, quand on parle dans la deuxième question de se sentir en égalité avec Dieu, c’est effectivement se sentir approché par ce Dieu fait homme qui me dit : « Tu es mon frère ». Et c’est le plus cher de mes désirs que d’être accompagné par ce Christ qui me dit : « Prends ma croix, viens et suis moi ». Voilà, c’est cela que je veux dire.

§ Frère hôtelier, est-ce que le fait de l’être ça a changé votre regard ?

Ø Moi j’avais fait de la plomberie, de l’économie, étudié la Bible un petit peu et on m’a dit : « Tu es hôtelier ». J’ai eu une expérience très brutale à l’hôtellerie après deux mois, c’est la rencontre d’une dame de 45 ans. Elle était en pleine dépression et en soins psychiatriques. Et bien je me suis laissé faire, c'est-à-dire que je me suis dit que dans nos relations fraternelles, ce qu’on essaie de vivre, c’est d’être soi-même dans tous les instants et soi-même sous le regard de Dieu. Donc j’ai essayé d’avoir une conversation qui permette à cette personne d’être elle-même, même dans son mal, et qui lui permette d’apaiser sa conversation. Les choses se sont bien passées. J’ai trouvé qu’en une journée elle s’était beaucoup pacifiée. Je me suis dit que c’est cela le chemin finalement : je n’ai pas à vouloir soigner les autres, à vouloir les aider. J’ai à être vraiment moi-même ce que je suis, c'est-à-dire un chercheur et cela pourra éventuellement aider les autres s’ils me le demandent. Mais sans aucun volontarisme de ma part. Après, ce qui est difficile, c’est de rester distant justement par rapport à ce que je pourrais penser de moi – et de rester dans cet état de quête. Je me dis que la présence de Dieu, je l’ai cherchée pendant 25 ans sans beaucoup de relations avec les personnes qui viennent au monastère, sinon avec mes frères, donc il n’y a pas de raison que ça change.

Si je rencontre des personnes, c’est pour que notre entretien nous conduise ensemble à la relation à Dieu. C’est tout. Au fil de l’année écoulée, parce que cela ne fait pas beaucoup de temps que je suis hôtelier, j’ai l’impression que cela porte du fruit. Le but pour les gens qui viennent ici, c’est de se retrouver eux-mêmes, ce n’est pas de me retrouver moi. Si c’était le cas, cela m’interrogerait. Je veux favoriser le silence, la quête, simplement en proposant des pistes de réflexions. Je ne veux pas lancer un accompagnement spirituel, ce n’est pas mon rôle d’hôtelier, et psychologique encore moins.

§ Quel regard aujourd’hui sur ce septième jour qui est fait pour se reposer, se refaire alors que parallèlement beaucoup de gens s’ennuient ce jour là ?

§ Vous avez dit que le regard évolue si je suis en référence au Christ. Qu’en est-il pour ceux qui ne croient pas ou sont de culture ou de religion différentes ?

Ø J’ai dit ce matin que ce septième jour était effectivement celui où Dieu a vu l’œuvre qu’il avait faite, il se reposa ce septième jour. Mais, avant de se reposer, il a dit : « Que cette œuvre est bonne ». Donc on est conduit à entrer dans ce mouvement d’admiration et de célébration. Ainsi pour les Hébreux, le jour du Shabbat, c’est d’abord un jour de célébration. Ce qu’on a traduit dans notre monde catholique occidental du XIXe et début du XXe siècle : le dimanche on va à la messe, c’est obligatoire. Et on a oublié le sens profond de cette célébration, c’est devenu une pratique culturelle. Alors que le sens profond de la chose c’est : « Et le septième jour Dieu vit la grande œuvre qu’il avait faite ». Donc moi comme homme, j’ai à reconnaître cette œuvre admirable et à m’arrêter pour l’admirer, pour entrer dans cette bénédiction de Dieu qui a donné cette création aux hommes. C’est d’abord la louange, c’est d’abord le retour à Dieu et ensuite manifestement je ne peux pas faire ça et travailler, alors je me repose. Il y a un agir de la vie de foi, de la vie de relation, qui a des exigences et des conséquences sur le comportement quotidien, donc ce septième jour est effectivement un jour de repos. Mais on a inversé les valeurs : en fait, c’est impressionnant. Et le Christ a dit ça déjà dès son époque : « Le Shabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le Shabbat ».

§ Pourquoi avoir choisi ces textes bibliques un peu difficiles d’accès ? Peut-être d’autres textes nous auraient plus parlé, par exemple dans le Nouveau Testament ?

Ø Ces textes sont d’abord assez concis, complets - on a une petite histoire en dix lignes qui a son début, son déroulement et sa fin - on peut chercher à comprendre leur but. Et j’ai été un peu provocateur car avec les textes trop connus on cherche souvent à retrouver ce que l’on sait déjà. Prendre un texte moins connu c’est se laisser interpeller, provoquer par lui, et c’est tout à fait intéressant. C’est pour ça que j’ai commencé par Moïse. Moïse est tout entier dans son combat personnel de reconnaissance entre ses deux peuples et il s’est fait coincer par Jéthro. En faisant paître son troupeau, je ne sais pas ce qu’il pensait, mais c’est Dieu qui intervient dans sa vie. Et il en est complètement chamboulé. C’est la même chose que j’ai voulu faire : que le texte du buisson ardent chamboule notre manière de voir aujourd’hui, de regarder le regard, d’aborder cette notion là. Parce que pour moi, il s’agit d’abord de la question d’une reconnaissance de la présence de Dieu. Alors, je peux me situer et regarder les autres. Bien sûr je me place en croyant, mais je suis persuadé que quelqu’un qui a une conviction différente peut entrer dans ce même schéma, s’il a une conviction par rapport à ce qu’il sait de l’homme, ce qu’il sait de sa culture. Il a une notion de l’autre, de l’équilibre et de la formation humaine, de ce qui est le dépassement de soi. Pour nous c’est donné par révélation, pour lui c’est donné par une quête, je n’y vois pas de différence au fond. C’est pourquoi j’aime beaucoup ces textes qui ne sont pas de l’ordre de la notion mais de l’ordre de l’agir.

Ces notions peuvent être rejointes par des gens de toutes cultures. Et ça choque un peu notre culture occidentale très cérébrale. En cela c’est fondateur. Cela revient à des notions beaucoup plus basiques, type le regard constructeur qui peut redonner vie, et donc cette fécondité de la relation d’Abraham à Dieu fait que Sarah aura un enfant. C’est étonnant, et je suis comme vous dépassé. Mais pourquoi l’auteur biblique a-t-il voulu dire ça ? Il y a au moins trois textes de l’Ancien Testament où on parle comme ça d’une fécondité de femme âgée. Ce n’est pas du tout fortuit mais a beaucoup de sens. Cela veut dire que le critère de qualité dont on peut parler pour la fécondité, c’est la qualité d’une relation dans laquelle celui qui détient toute la puissance, en l’occurrence Dieu, peut modifier le cours des choses. Le dernier exemple, c’est la naissance de Jean-Baptiste. Zacharie était vieux et il a donné naissance au cousin de Jésus qui a été son dernier précurseur. C’est aussi quelque chose de tout à fait symbolique. Pourquoi ce dernier précurseur ? Il est né, préparé par Dieu, voulu par Dieu pour ouvrir le chemin de son peuple au Christ.

§ Quelles sont les différentes qualités du regard de Dieu ?

Ø Ce matin ou hier dans la discussion de groupe, quelqu’un a dit : « On peut donner tous les adjectifs au regard : on peut avoir un regard paisible, pacifiant, honnête, cruel… ». Un exemple du regard de Jésus, c’est dans saint Marc au chapitre 10, verset 21 : « Jésus fixa son regard sur le jeune homme qui l’interpellait et l’aima ». Donc Jésus a un regard aimant. Ce brave jeune homme court après Jésus et il lui dit : « Dis moi ce qu’il faut faire pour te suivre ? ». Et Jésus lui dit : « Eh bien, ce n’est pas difficile, tu vends tout ce que tu as, tu en donnes le prix aux pauvres et tu viens ». « Viens et suis moi. » Le jeune homme était très riche et il n’a pas pu faire ce geste, il est reparti tout triste. Voilà ce qui a provoqué l’amour de Jésus. Malheureux finalement, tu n’arrives pas à accomplir le désir qui est en toi. Ce matin j’ai parlé du père miséricordieux, le père de l’enfant prodigue. Pour moi c’est cela le regard de Dieu, c’est d’abord un regard de miséricorde. Dieu veut le bien de son peuple, qui signifie tous les hommes, envers et contre tout. Cet homme qui fait le mal qu’il ne désire pas, qui ne fait pas le bien qu’il désire. Et bien Dieu l’aime comme il est et lui dit : « Mais si, continue, viens ». Pour moi c’est ça la miséricorde.

§ Est-ce que le regard de l’autre dans la communauté permet une certaine libération ?

§ Comment la vie en communauté vous a-t-elle amené à changer votre regard ?

§ Comment votre regard sur les moines a-t-il évolué ?

Ø Disons que quand on rentre dans un monastère on vit comme sur un petit nuage. Après il y a la dure réalité de l’existence quotidienne qui arrive. Et il faut l’affronter ! J’ai eu l’impression, comme ce que disait Claire tout à l’heure, d’être dans un train qui roulait à 200 à l’heure et qu’il fallait beaucoup travailler pour suivre ce train. La vie commune, quand j’y suis entré, était plus que dynamique. C’était une course et on ne se rendait pas compte que le pauvre arrivant pouvait avoir de la peine à suivre. Cela me semblait clair. Alors je me suis dit : soit je m’essouffle, soit j’essaie d’équilibrer mon existence. J’ai eu la chance d’avoir une initiation à la spiritualité bouddhiste, à l’époque. Et pour essayer de s’équilibrer soi-même je ne connais pas mieux. Il peut y avoir autre chose mais moi je ne connais pas mieux... Cela m’a aidé considérablement. Avec cette pratique j’ai pu dire : « Ce train va très vite, moi je vais à mon rythme et à chaque tour on se rejoindra une fois ou l’autre. Peu importe finalement. L’essentiel n’est pas la vitesse à laquelle on marche, ce n’est pas si le verre est grand ou petit, c’est qu’il soit bien plein, disait Sainte Thérèse de Lisieux. Moi je me suis dit ça. La manière de vivre, la manière d’envisager, de concevoir les choses par cette génération de moines qui est avant la mienne, et qui est hyper efficace, hyper productive, eh bien moi je veux l’aborder comme je veux. Cela a beaucoup relativisé les choses quand à l’équilibre qu’ils déclaraient être le bon, et la pratique réelle. Ceci dit, j’ai quand même suivi le train, mais j’avais un certain recul personnel. Et ça, ça m’a beaucoup aidé à voir que finalement l’important c’est de vivre ensemble, non de vivre comme l’autre. Suivre un chemin de vie tel qu’il peut nous être donné pour le bien de tous. C’est évident que la quête de Dieu et sa célébration quotidienne, comme on la vit dans un monastère, c’est pour le bien à tous. J’y adhère complètement, et après je le vis de la manière la plus donnée possible mais comme je peux, pas comme les autres veulent : on n’est pas uniformes, mais différents. Je revendique fortement l’acceptation de la différence, y compris dans une communauté monastique. Cela ne veut pas dire être différent pour être différent. Cela veut dire être soi, tendu vers le même but mais en étant soi, non un clone des autres. Cela me force à mieux aimer ces frères qui, tous différents, font ce qu’ils estiment être leur possible pour vivre cela. Le frère qui chante faux, et bien il chante aussi bien que moi à l’office parce qu’il y met tout son cœur. C’est ça l’important, non qu’il chante juste.

J’en arrive peut-être en mode de conclusion : dans mon choix des textes aussi, ce qui me semble premier, c’est le sens de la rencontre. Dans l’évangile on a en permanence des rencontres entre Jésus et les autres. Des gens qu’il appelle, des gens qu’il rejette ou qui le rejettent. Et il parle aussi en paraboles à propos de la rencontre. Cela aurait été trop décousu d’en donner plein d’exemples. Donc j’ai préféré des textes qui manifestent vraiment cette rencontre. La rencontre de la Trinité par Abraham à Mambré, c’est d’abord cela. L’hospitalité, pour un Sémite, c’est tout, rien n’est au dessus d’elle. C’est pour moi le signe évident que par là l’homme peut se mettre en relation avec Dieu. Il y a une profondeur nécessaire pour que la rencontre soit vivante. Donc je dois vivre de cette quête de rencontre. Et si je ne le vis pas avec les hommes, suis-je vraiment un homme moi-même ?

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