Frere Luc - Juil 07 -Les moines en quête de sens -Questions-Réponses
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QUESTIONS
Q : Au sujet du travail et de l'accueil : la nécessité d'un profit est-elle le moteur de votre activité laborieuse ? La réponse est peut-être facile pour certains, la réponse est évidente pour d'autres….
Q : Moine et prêtre ; pourquoi les moines ne sont-ils pas tous prêtres ? Et pourquoi le père abbé doit-il être prêtre ?
Q : Sur le sens. Avez-vous à échanger et vous entraider concernant le domaine de la foi ? Lorsque vous vous êtes dans le désert total au cours de votre vie monastique, comment vous en sortez-vous ?
Q : Vous avez évoqué la discipline et l'astreinte de vous lever tous les matins etc. Est-ce que ça permet à la communauté de respecter cette discipline, cette vie en commun, de gérer éventuellement des crises qui peuvent se produire, qui peuvent apparaître par moment pour des raisons diverses ?
Q : Dans la vie communautaire, est-ce que l'on a pas l'impression, de l'extérieur, que vous vivez plus ou moins dans une bulle ? Comment intégrez-vous chez vous les groupes qui viennent de l'extérieur, par ex l'APMA dans ce cas précis ou d’autres groupes qui peuvent venir en retraite, ou vous interviewer. Est-ce que la communauté ressent cela comme une intrusion ou comme une ouverture sur l’extérieur ?
Q : Est-ce que aujourd’hui, les forces extérieures pénètrent plus fortement la communauté ?
Q : Question du doute qui traversait un certain nombre de moines. Quand un moine commence à douter de son engagement, comment est-ce ressenti et géré par la communauté ?
Q : Qu’est-ce qu’ajoute au moine le fait d’être prêtre ?
Q : Par rapport aux intentions fondatrices du Père Muard, que sont devenus ses principes actuellement, 150 ans après ?
Q : Réaction de la communauté de la PQV par rapport à l’Église actuelle, en particulier en réaction contre le « motu proprio » et le retour au latin ? Quel regard de la communauté vis-à-vis de l’Église institutionnelle, et quelle est sa liberté ?
Q : Dans la communauté, l’opposition entre la réalisation professionnelle et la vocation de moine ?
La discipline monastique est-elle suffisante pour trouver une harmonie entre la vocation monastique et le travail, voire même une spécialisation dans un domaine très particulier, comme c’est le cas de certains religieux ? Équilibre entre « ora » et « labora » ?
RÉPONSES
Bon il y a des choses qui tournent un petit peu autour de la question theilhardienne, la compréhension du monde, une certaine vision de la création, les nouvelles connaissances, comment on intègre les nouvelles connaissances, et le sens recherché par les hommes, comment il rejoint le sens donné par le créateur.
Nous sommes très heureux de nous ouvrir sur d'autres connaissances qui ne sont pas nécessairement les nôtres spontanément. J'ai souvenir de ce que nous avait dit Gilbert sur le projet ITER à côté de Marseille, sur toute cette recherche dans la physique nucléaire. Toutes ces connaissances – on est aussi en lien avec Pierre Lena, qui intervient assez souvent à la télévision dans le domaine de l'astrophysique- tout cela nous intéresse vraiment. De fait, ça vient rencontrer nos perceptions du monde, notre vision de la foi, plus ça va, plus je crois que les connaissances, la vision, une certaine perception du monde vient rencontrer la perception de la foi. Moi, je suis convaincu que cela ne s'oppose pas ou qu’elles ne s’annihilent pas, elles ne se gomment pas. Enfin, je crois que la perception de la foi nous situe ailleurs dans une autre approche du réel. Récemment on a eu justement un intervenant, le Père Théobald, un Jésuite, qui nous a parlé sur la théologie de la création. Et il disait: “En fait, le monde de la science et le monde de la foi peuvent beaucoup s'aider dans un dialogue réciproque. Le monde de la science peut aider la foi à ne pas tomber dans une certaine idolâtrie, à être vigilant quant à ses modèles, à ne pas dire n'importe quoi par rapport au réel. Et inversement, le monde de la foi, la théologie, peut aider le monde de la science à ne pas oublier qu'il y a toujours dans toute démarche scientifique une part de liberté. Et finalement, si l'on veut avoir une vision globale du réel, de tout le réel, il n'échappe pas, à un moment ou à un autre, si on se pose comme scientifique, à une certaine part de mythe”. Et il disait que “le big-bang, d'une certaine manière, est un mythe dans le sens où il veut être une proposition de sens, c'est-à-dire qu’il veut être, on imagine, un modèle de la création du monde : on lui a donné le nom de big-bang, on a essayé de le représenter, mais finalement qui peut dire ce qui s'est passé ??? Ce n'est qu'un modèle qui est sûrement plausible etc. mais c'est un peu pour ça qu'il utilisait le mot de mythe et il disait d'une certaine manière, quand le scientifique prétend d'une parole embrasser tout le réel, pour donner sens à tout le réel, à un moment ou à un autre il est obligé de faire intervenir la foi, pas forcement la foi en Dieu”. J'ai été intéressé par cette vision qu'il nous a donnée, j'espère que je ne la trahis pas, mais ce que je retiens là, dans ce jeu, c'est que la vision de la foi et la vision de la science sont deux approches du réel qui partent de présupposés complètement différents, mais qui peuvent certainement s'enrichir parce qu'elles ne disent pas la même chose, elle ne veulent dire la même chose du réel.
Alors pour passer à une autre question :
Comme moine on est certainement très intéressé par ces questions, et à la limite, plus on connaît ces nouvelles découvertes, (ces nouveaux mondes qu'on découvre ou ces nouvelles perspectives dans la macro, dans la nano), plus on est poussé à l'émerveillement. C’est peut-être une âme de moine qui parle, mais je trouve que cela suscite l'émerveillement, et dit la richesse du mystère de la création. Le fait de parler de création, c'est un acte de foi : nous croyons dans la foi que tout cela vient d'une volonté bonne qui a voulu susciter le bien de cette manière là. Pour nous, ça nous renforce dans l'admiration et dans l'émerveillement.
Après il y avait quelques questions que je retiens autour de la communauté, un égoïsme collectif ou une bulle et puis ce qui va un petit peu avec notre équilibre de vie s'est envolé – bon c'est encore autre chose – mais pour l'idée d'égoïsme, collectif ou une bulle – c'est vrai par certains côtés, on peut comprendre la question. La suite de la question c'était qu'apporte –t-elle au monde ? De plus, il n'est pas facile de pouvoir dire nous, ce qu'on apporte au monde. Vraiment je pense que quand on rentre au monastère, je le disais hier, quelque part je percevais que c'était utile pour le royaume de Dieu ; j’évoquais le fait d'être ici plutôt que d'être prêtre dans une paroisse, mais on ne sait pas forcément bien ce qu'on apporte. Par contre, ce qu'on entend, et ce que les gens nous disent, c’est que de nous voir, de voir notre vie, cela leur dit quelque chose : j'ai l'impression que c'est de l'ordre du signe – c’est le signe d'une ouverture . Signe que notre monde n'est pas clos sur la réalité de la production, la réalité de la consommation, la réalité du pouvoir, de la violence…Il y a des ouvertures possibles parce que le cœur de l'homme peut chercher autre chose. Il peut vivre pour une autre recherche. Si on fait signe de cette façon, je me dis que peut-être c'est utile. Mais encore une fois, je crois que ce sont les autres qui peuvent nous le dire. Et c'est un peu vrai. On ne prétend pas comme moine, apporter quelque chose ; il faut bien le comprendre, simplement notre désir et notre vie, c'est de nous donner à Dieu, nous donner à l'Église dans la prière, dans cette recherche profonde, et ce faisant, je crois que quelque chose peut être utile.
Alors, est-ce qu'on est dans une bulle ? Je pense qu'une journée comme aujourd'hui vous permet peut-être de démentir éventuellement cette image, mais il est vrai que je n'ai pas l'impression de cela de tous les monastères quels qu'ils soient. Ici on a une tradition assez forte de vie, d'ouverture, mais je pense que ça fait partie de la tradition d'être ouvert, d'être disponible à celui qui passe. Pour donner un exemple, la semaine prochaine, on va accueillir un prêtre Shinto qui veut visiter le monastère. Il a demandé s'il pouvait s'arrêter. Donc, on va avoir un petit groupe de japonais qui vont venir. Il n’est pas rare qu'on ait ce genre de demande, de gens qui viennent et qui désirent une rencontre, et avec lesquels on va tisser des liens même si la rencontre est épisodique ou ponctuelle. On reçoit d'autres groupes comme l’APMA avec lesquels la relation s'inscrit dans la durée. Dans les échanges, on reçoit beaucoup, je le disais tout à l'heure. Dans la mesure où les rencontres sont gérées avec sagesse pour respecter à la fois ce que nous sommes et respecter ce que sont les autres, je crois qu’on ne les perçoit jamais comme une intrusion, ou c’est très rare ; si c'est perçu comme ça, cela veut dire qu'il y a une maladresse d'un côté ou de l'autre. Mais je ne dirai pas que toutes ces rencontres sont perçues comme des intrusions, vraiment pas.
Dans le même sens, il y avait quelque chose autour des plus pauvres. Le sens du service, je le relierai peut-être à cette question là par rapport aux pauvres. C'est sûr que ça fait partie aussi de notre accueil, St Benoît le met même en premier : accueillir des personnes paumées, des personnes qui sont en difficulté. Alors on a cette habitude au monastère d'accueillir tous les passagers – c'est à dire des gens qui font la route. On accueille – je ne sais pas bien dire le nombre – peut-être un passager par semaine, ce ne serait pas surprenant, peut-être deux. On les appelle les routards, on s'est dit il fallait mieux les appeler les passagers, ça ressemblait plus à pèlerins, ce qu'ils sont pour une part. Ils passent chez nous une nuit. C’est la règle : on les accueille une nuit, 24h, on leur offre gîte, couvert, mais normalement après ils doivent partir. Parfois ils restent un peu plus longtemps, notamment en hiver, c'est difficile de demander à quelqu'un de partir quand il y a la neige, mais ils savent qu'ils peuvent venir et qu'ils trouveront un accueil. Je crois que c'est vraiment important qu'on le tienne cet accueil ; c'est pas facile de le vivre vraiment bien, avec respect de ces personnes qui, comme dirait St Benoît, imposent un peu moins de respect ; parfois il y en a un qui arrivera un peu ivre, qui arrivera sale, qui arrivera… bon …et ça demande une certaine attention pour vraiment accueillir ces gens là. Il y a un frère qui est plus spécialement chargé de les accueillir, et je crois que c'est vraiment important qu'on puisse toujours le faire.
Et puis, dans l'accueil il y a des personnes qui ne sont pas nécessairement pauvres, mais qui viennent ici au monastère pour poser leurs valises, parce que des fois les valises sont lourdes et du coup elles demandent à rencontrer un frère, à parler, pour essayer de voir clair dans leur vie. Là aussi je crois, vraiment ce n'est pas facile de chiffrer, mais il y a finalement pas mal de personnes qui sont dans ce cas de figure et qui demandent une aide. Alors ça peut des fois être une aide qui va s'inscrire dans le temps, des fois ce sont des personnes qu'on ne verra plus jamais. Là encore, on a l'un ou l'autre frère qui est peut-être un peu plus sensible à ces questions difficiles, humaines et qui va les accueillir d'avantage ; il dit que l'important c'est d'écouter, et il est disponible pour écouter. Et souvent dans cette écoute, il va déjà se passer beaucoup de choses et la personne va repartir un peu différente. Parfois ça va se jouer dans une demande des conseils, mais là aussi, l'écoute de ces personnes en difficulté est importante. Alors voilà, je pense que, sans qu'on le cherche trop, il y a un service qui est rendu là et qui est vraiment réel ; c'est bien qu'on puisse le rendre, ça fait partie de l'accueil qu'on essaye de vivre.
Alors la question de la joie, la question du sens quand on a des problèmes, comment on s'entraide, comment on essaie de s'en sortir.
La question de la joie, je n'en ai pas parlé, peut-être parce que ça me semble être quelque chose d'évident, ce que l'on cherche est de cet ordre là. Je crois que plus que la joie, le mot premier qui nous viendrait, ce serait le mot paix. Autrefois, les anciens - on a un peu perdu cette habitude là, c'est regrettable - quand ils écrivaient une lettre, dans l'entête, ils mettaient "pax" ; c'est certainement un mot qui nous touche. Dans la règle, St Benoît dit, en citant un psaume : "Recherche la paix, poursuit la". Notre quête de sens, peut-être qu'on ne la dirait plus en ces termes là, la profondeur où s'ouvre quelque chose en nous qui donne de l'assurance, qui donne de la paix et en conséquence qui donne aussi de la joie – je crois que ça va ensemble – mais le mot premier qui nous viendrait ce serait le mot paix. Dans le sens de cette recherche profonde, comme je le disais hier, on n’a jamais fini de la faire, et finalement étape après étape dans la vie, elle se module différemment. Je crois qu'on ne cherche pas la paix ou la joie profonde de la même manière quand on a 30 ans ou quand on en a 50, ou 70, ce que je n'ai pas encore, ou quand on a 90. Quand j'entends des frères anciens, la quête de sens reste toujours là comme une quête de paix pour devenir de plus en plus disponible à l'esprit de Dieu, de se laisser creuser par l'esprit de Dieu. Donc voilà un mot sur la joie.
Alors quand on peine, quand on a des difficultés, comment s'entraide-t-on, comment peut-on essayer d'avancer ? Ce sera très différent selon les frères, mais on pourrait certainement dire pour tous que l'important est de trouver un lieu de parole, de pouvoir parler à quelqu'un. Alors peut-être là trouvera-t-on plus facilement appui sur un frère avec qui on est plus en sympathie, et c'est important de trouver un frère avec qui ça résonne – et il y a des sympathies assez spontanées – pour s'appuyer, pour pouvoir parler. Un autre prendra appui sur un ancien, sur le père abbé, sur un père spirituel, voilà quelqu'un à qui parler, comme disait un vieux moine : "Le père spirituel, c'est un peu la poubelle, on déverse tout, il peut tout entendre, il peut tout recevoir" c'est lui-même qui le disait pour lui-même…
Dans notre langage de moine on parle d’ouverture du cœur, être capable de s'ouvrir et pouvoir parler et je crois que ça, c'est très important même si cela ne résout pas tout ; mais le fait d'avoir parlé permet déjà au frère de nommer les choses et d’y voir un petit peu plus clair. Et puis, je pense aussi que dans la confiance reçue, dans l'accueil reçu, il peut en retirer du réconfort. Lorsqu’il y a des questions plus profondes et plus difficiles, il faut peut-être trouver une aide extérieure. Il arrive qu’on se fasse aider par un psychologue, ou disons un psychothérapeute, il y a des choses comme ça qui peuvent jouer.
Autre chose : je pense qu'il y a aussi une entraide qui elle n'est pas de l'ordre de la parole, mais qui est de l'ordre de l’attention : je suis frappé en temps qu’abbé et je suis heureux par exemple d'entendre des frères qui me disent que untel ne va pas bien. Sans plus : « tiens lui, là en ce moment, ça ne va pas bien ». Moi j'en suis content parce que je ne le vois pas nécessairement. Parfois je le vois, mais je ne le vois pas toujours. Ou alors je l'ai aperçu, mais le fait qu'on me le dise, je le prends d'avantage en considération. C'est pour moi très précieux, mais c'est aussi heureux que les frères entre eux mesurent ça. Alors là peut se mettre en route simplement une forme de présence, pour modestement, au moins éviter les maladresses. Déjà commencer par ça. C'est à dire que si on a déjà repéré qu'untel n’est pas bien, on va faire attention et après, éventuellement, être un peu plus proche dans une certaine discrétion. Éventuellement, sachant cela, peut-être que moi ou un frère qui sait le frère en difficulté on peut se concerter pour l’aider et faire quelque chose. Ca c'est pas mal, et c'est la bonne manière de réguler la vie dans la communauté sans trop le dire ; on s'aide bien comme ça. Chacun de nous, à un moment où un autre peut être en panne. Ça, y a pas de pétard ! Et voire à plusieurs moments.
Voilà, toutes les bonnes choses ont une fin. Je suis désolé, j'ai peut-être été trop bavard. Il y a des questions auxquelles je n'ai pas répondu. Alors Marc m'invite à dire un petit mot de fin. Bon j'ai déjà dit un petit mot au moment du repas pour exprimer notre joie d'avoir vécu ce moment avec vous et ces échanges dans différents lieux. Tout à l'heure, pendant le repas, quelqu'un disait " Finalement, nous sommes une communauté monastique et vous APMA, soit marins, soit pingouins, soit alliés, vous êtes des petites communautés assez typées ; on a un langage commun, on a des intérêts communs et puis c'est un petit groupe qui n'est pas bien important ». Alors ce qui est heureux, c'est que quand on est dans des petits groupes un peu typés comme cela avec un pedigree fort, on va dire, ce qui est important, c'est de ne pas rester sur nous-même et de pouvoir s'ouvrir. Et j'ai l'impression que c'est ce qu'on fait dans ce genre de rencontre, et c'est très heureux encore une fois vraiment pour nous et puis je l'espère pour vous –enfin c'est vous qui le savez aussi.– Voilà, et puis pouvoir le vivre simplement comme ça en sachant qu'on vient d'horizons différents –nous sommes chrétiens, mais tous ne partagent pas la foi chrétienne, mais je crois et j'espère que cela se vit dans le respect et que nous pouvons le vivre très simplement.
Je vous souhaite de poursuivre avec ce mot clé qui est un mot de la règle, mais qui est important aussi pour vous, c'est le mot "écoute" : on m'a dit que c'était important dans ce que vous viviez au niveau des rencontres. Alors vous le savez, mais c’est avec ça que je finirai.
Dans la règle de St Benoît, le premier mot c'est "écoute" et le dernier mot c'est "tu parviendras". Alors, c'est tout un programme : en écoutant, on va parvenir à quelque chose. J'en suis convaincu, alors je vous le souhaite aussi.